pub

Cliquez pour noter..
Un nouveau jeune réalisateur de talent utilise le tremplin "Troma" pour prouver à la face du monde son talent. Attention, ça décape très sévèrement. Warren Piece, teinture blonde, maniéré et autosuffisant, est un producteur de diarrhée télévisuelle qui a le vent en poupe. Les grosses pontes de la chaîne de télévision CNT lui font entièrement confiance tant ses concepts d'émission de télé-réalité se sont montrés profitables. Qu'importe que le sujet soit dégradant pour ses participants, l'audience adore cela. C'est pour cette raison qu'il est entièrement confiant lorsqu'il présente à ses collaborateurs sa nouvelle idée : "Handicaps". Dans une grande maison, quelques handicapés – moteurs et mentaux – devront vivre ensembles pendant un certain temps. Le grand prix ? Une solution ergothérapique au problème du gagnant : un nouveau fauteuil roulant, une rééducation… En coulisse, les producteurs déversent leur fiels sur les PA (Production Assistants : Assistants de Production), et les tensions montent d'un cran. Quand le casting commence, les dés sont alors jetés. "Il est très difficile de trouver un bon handicapé !" pestera à cette occasion l'un des membres de la dream team.



C'est par la porte du documentaire que Isaak James entre chez Troma. "Nous étions très excités quand Troma s'est montré intéressé par Special Needs" explique le réalisateur, "nous leur avons envoyé le film, et Lloyd nous a contacté dans les jours suivants, nous disant qu'il l'avait adoré. Ce fut un soulagement, après toutes les portes que les compagnies plus frileuses ont pu nous claquer au nez."

Il fallait effectivement un distributeur impertinent, capable de s'asseoir joyeusement sur le politiquement correct. Qui mieux que Lloyd Kaufman et sa bande de joyeux "tromatisés" auraient pu remplir ce rôle ? La firme New-yorkaise avait déjà sauté le pas en distribuant l'année précédente, "Lollilove", un docu-fiction acide, tournant en dérision cette bourgeoisie qui se lance dans des actions caritatives pour faire bonne figure. A la comparaison, il apparaît que "Lollilove" a bénéficié d'une (relativement) meilleure production. Special Needs a su équilibrer son manque de moyen en jouant la carte du documentaire (très) dépouillé. Le nombre de protagonistes comme celui des lieux, est réduit au strict nécessaire (l'action se passe en très grande partie dans une simple salle de conférence). De même, le métrage ne traîne pas en longueur et fait le tour de son sujet en quelques 86 minutes. Une durée qui, si elle peut paraître un peu courte, est en fait un compromis entre densité et profondeur.



Avec ses deux bouts de ficelles, et quelques acteurs très inspirés, Isaak James a donc construit un documentaire d'une rare impertinence. Le petit monde de la real-tv en prend largement pour son grade. Pourtant la gratuité n'est pas de mise, puisque James Isaak explique qu'il a commencé à "écrire Special Needs après être apparu dans une émission de télé réalité. Cela m'a donné un aperçu de comment les chose se déroulaient dans l'envers du décor."
Il y a de quoi avoir peur, car en découle des protagonistes qui ne sont que de sinistres opportunistes, prêts à tirer parti de la moindre idée sordide qui leur tomberait sous la dent. Ici il n'est pas question d'humanité ou de décence, mais de profit, de défit et de célébrité.
Quoi de plus amoral que d'utiliser le handicap de certaine personne à des fins télévisuelles ? Si le concept est répugnant, il soulève une floppée de questions annexes au rang desquelles : "quelle genre de société engendre des personnes prêtes à exhiber leurs faiblesses à la télévision ?". C'est encore et toujours cette problématique renvoyant dos-à-dos résidu de morale et plaisir voyeur. La recherche d'une reconnaissance à tout prix, voilà le leitmotiv de tous ces individus dont les référents se sont depuis trop longtemps dissous.

"Special Needs s'intéresse autant à la télé réalité que la Ferme des Animaux de George Orwell s'intéresse aux cochons parlant. C'est une satire sociale servie dans une solide carapace de sucrerie […]." Autrement dit, le métrage d'Isaak James est une critique de la société, déguisée en divertissement.
Qu'il s'agisse d'handicapés, de faux riches célibataires ou de chanteur en devenir, le concept demeure le même : touiller le caca de la société avec la grande cuillère télévisée. Comme l'a si bien dit monsieur Lelay, le but ultime de cette mascarade n'est autre que de "vendre des minutes de cerveau disponible à coca-cola ®". A vos marques ! Prêt à la lobotomie ? Consommez !



Le concept de télé réalité mettant en jeu des handicapés est un parti pris très rusé de la part du réalisateur américain. Cela renvoie le spectateur face à sa propre idiotie. Sombrant dans le misérabilisme à outrance, "Handicaps" devrait être pour le "télévore", la limite du supportable, la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Voir ces pauvres êtres s'humilier et se faire humilier donne sérieusement à réfléchir. C'est là que toute l'intelligence de la réalisation intervient. Le traitement apporté au sujet est tellement grinçant, qu'au final les plus ridicules sont bien les producteurs. L'équipe est dépeinte comme une tripotée d'égoïstes auto satisfaits, dont la principale aptitude est de passer pour des buses à la moindre occasion. Aucun d'entre eux ne peut résister au besoin de répondre à certains clichés. Leur agent, accent de Brooklyn à couper au couteau, répète à qui veut l'entendre que pour réussir, il n'y a qu'une seule solution : "Dye you fuckin' hai' blond !" (Teins tes putains de cheveux en blond !)
Dans le même temps, les assistants de production sont traités comme de vulgaires esclaves. Ceux qui veulent garder leur intégrité, sont constamment rabaissés.

Le monde des émissions de télé réalité est un vrai panier de crabe, Warren Piece et ses acolytes ne font que le confirmer avec perte et fracas. La perte viendra de l'annihilation de votre rate et votre zygomatique, et le fracas sera le déchirement que provoquera votre rire.



Special Needs dresse donc un triste panorama de l'univers audiovisuel actuel. Visionnaire ? Certainement, puisque bien après avoir achevé son film, Isaak et son équipe découvraient qu'une véritable émission de télé réalité dont les participants seraient des handicapés physiques, était prévue aux Pays-Bas. La télé réalité n'a ainsi plus rien à envier aux jeux qui permettaient à Rome d'endormir son peuple pour en faire une masse de citoyens serviles. La forme a changé, le fond reste le même.

Si, à la vision de Special Needs, le spectateur rit, il grince aussi des dents. La tête entre les mains, un léger espace entre deux doigts pour entrapercevoir le téléviseur : "ils ont osé !" Oser, voilà un mot qui a trop tendance à se faire oublier du lexique cinématographique.
Pour un premier méfait, Isaak James s'est donc attaqué à un sacrément gros poisson. Ce n'est pas l'absence de budget qui fera casser sa ligne. Au contraire, le propos n'en est que plus viscéral, et tant pis s'il est obligé d'écrire, réaliser, produire, composer, monter et jouer. Comme le dit l'adage célèbre dans le domaine du cinéma indépendant : on n'est jamais mieux servi que par soi-même.
Quoiqu'il en soit, avoir le culot de faire un pamphlet aussi corsé, cela mérite respect et reconnaissance. De fait, Special Needs a été "sélection officielle" de deux festivals américains, voilà une estime amplement méritée.

Selection officielle du "Calgary International Film Festival" et du "Westwood International Film Festival".

5/6 - Colin Vettier





Du même réalisateur :