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Les années 70, le milieu gay new-yorkais est l'objet d'une série de crimes atroces et analogues : les victimes étant toutes lardées de coups de couteau et quasiment du même âge. Steve Burns, moyennant avancement, et parce qu'il ressemble aux proies (toujours choisies parce que brunes aux yeux sombres), est missionné par le capitaine David Edelson pour aller enquêter sur les meurtres et se fondre dans le monde interlope et noctambule des homos tout de cuir vêtus. Installé à Greenwich Village pour faciliter son immersion dans un univers jusque-là inconnu pour lui, Steve adopte le look local (veste en cuir noire à pièces métalliques, casquette et petit bandana) et commence à fréquenter les bars, les boîtes et autres endroits de drague afin de traquer ce qui semble être un serial killer. La chasse est donc ouverte, mais la "bête" est-elle bien celle à qui l'on pense ?



Il y a quelques temps déjà, ce qui ajoutait un certain cachet d'authenticité mais qui était surtout plus vendeur, c'est que l'on pouvait lire dans le prologue du film, tel que sorti en vidéo dans les années 80, que les événements étaient tirés de faits réels : entre 1973 et 1979 plusieurs crimes semblables et qu'on présume perpétrés par le même tueur (car même façon de procéder et même type de victimes), ont été commis à New York dans le milieu gay. Ce panneau d'annonce semble néanmoins absent de la nouvelle version remastérisée du film sorti en DVD zone 2. Quoi qu'il en soit, ce long-métrage de Friedkin adapté du roman éponyme de Gerald Walker de 1970, n'avait pas besoin de ça pour se tailler une réputation. Celle-ci commence alors bien avant la sortie du film. Ce dernier fut en effet tourné sous les huées de certains activistes gays s'attendant au pire quant à l'image caricaturale que l'on allait donner d'eux, mais aussi sous les sifflements de certaines ligues de vertu pour qui, montrer un homosexuel à l'écran était limite un crime. De plus, il faut savoir que la première version de Cruising durait 2h20 et comportait de nombreux inserts d'images pornographiques et que pour éviter une classification "X" et contenter son producteur ainsi que son président (Weintraub et Heffner) effrayés par la commission de censure, Friedkin a dû consentir à de nombreuses coupes lors du montage, ce qui peut expliquer le caractère parfois incohérent du métrage.


Ce n'était cependant pas tout, puisqu'à la sortie du film, la communauté gay de Greenwich Village manifesta ouvertement son mécontentement, jugeant dégradante la vision du milieu gay tel que montré par Friedkin. En clair, pour eux, l'image véhiculée par le cinéaste américain était réductrice, mais surtout l'homosexualité était assimilée à une maladie néfaste se propageant rapidement et associée, à tort, à la criminalité. Bref, pas très reluisant tout ça ! L'indication par Friedkin lui-même de la mention "Ce film n'est pas destiné à mettre en accusation le monde homosexuel" au générique, n'y changera rien et il faudra plusieurs années afin que les préjugés tombent et que ce film, très novateur pour l'époque (car limite documentaire à propos d'un milieu ignoré par le citoyen lambda), soit reconnu à sa juste valeur. Ce n'était malheureusement pas tout de l'expérience Cruising s'avérant être un long sacerdoce puisque le désaveu gagna jusqu'à Al Pacino lui-même qui en plus, se brouilla définitivement avec William Friedkin. Pour la petite histoire, au début des 80's, Pacino est au sommet de sa gloire grâce à des prestations remarquables et remarquées dans des chefs-d'œuvre tels que : "Le parrain", "Serpico" ou encore "Un après-midi de chien". Friedkin, pour sa part, a réalisé ses plus gros cartons au box office : "French Connection" et "L'exorciste". Mais voilà, le père William a une affreuse réputation sur les tournages (n'a-t-il pas un jour tiré à côté de la tête des acteurs de "L'exorciste" pour les terrifier ?) et la mayonnaise avec Pacino ne prend pas du tout. A tel point que Friedkin considère son acteur principal comme une erreur de casting monumentale et que le petit Al renie un film tourné dans les pires conditions qu'il n'ait jamais vues. Sympa comme ambiance !

Mais pourquoi le film a une si mauvaise renommée ? L'histoire est la suivante : un jeune flic aux dents longues est chargé d'infiltrer le milieu gay new-yorkais où des meurtres ont été commis. Possédant les caractéristiques physiques des victimes, il se fond ainsi dans la masse en fréquentant des lieux homos (bars, discothèques, boîtes de nuit, jardins publics) et en s'habillant comme eux, afin de débusquer le serial killer, le tout en délaissant sa compagne pour une meilleure acclimatation dans un monde inexploré jusqu'alors. Mais voilà, Steve Burns (c'est son nom) a accepté un peu vite car il visait une promotion, et ce, malgré les risques encourus. Il découvre alors un univers qui bouleverse tous ses repères qu'ils soient moraux, sociaux, affectifs ou bien encore sexuels. On suit donc le parcours initiatique de cet homme se questionnant avant tout sur ses attirances sexuelles : véritable hétéro ou homosexuel refoulé ? L'histoire et l'intrigue policière ne sont finalement que des prétextes (l'enquête est d'ailleurs nulle et expédiée un peu n'importe comment). Ce qui importe le plus ici, c'est le portrait d'un homme ambigu en proie à une sérieuse introspection quant à son identité sexuelle. Ici, il est un innocent, perdu dans un monde qu'il ne connaît pas et devenu une proie pour les besoins de l'enquête. Ce récit était osé pour l'époque puisque l'homosexualité était, aux Etats-Unis, encore considérée comme une tare. Les homos étaient d'ailleurs montrés au cinéma comme des marginaux, des personnes peu fréquentables. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts avant qu'elle soit acceptée non plus comme une maladie mentale mais comme un fait de société banal. Autres éléments pouvant froisser le spectateur : les images parfois crues (fist fucking plus ou moins suggéré, meurtres sanglants) et aussi la structure narrative torturée allant de pair avec l'esprit en ébullition de Steve Burns limite schizo par moments. Ajoutons à cela un final très déconcertant et vous aurez tous les ingrédients pour faire de ce film un OVNI voué à se faire descendre par la critique bien-pensante.



Donc en résumé, ce qui a choqué c'est que c'est racoleur façon "Bas les masques" et que les homos ne sont pas montrés sous leur meilleur jour : travestissement ostentatoire, sadomasochisme, combats de rue, moustachus malsains habillés en cuir de la tête aux pieds, posant et s'engageant dans différentes activités sexuelles dans la pénombre, ou dans des night-clubs abjects pleins à craquer. Mais surtout, ce qui est exaspérant, c'est que le réalisateur a un peu trop exagéré sur ce voyeurisme, puisque ces scénettes occupent au moins la moitié du métrage et que les homos à l'écran semblent tous patibulaires et hostiles. Du coup, ça peut fausser voire influencer la vision des spectateurs de base pour qui cet univers est ignoré et c'est surtout leur donner une mauvaise image de la communauté gay en général. De plus, l'idéologie sous-entendue par le film est ridicule au possible : on deviendrait homo en les fréquentant dans leurs lieux de prédilection ! Il a donc dû avoir de sérieux problèmes d'identité sexuelle le père Friedkin ! Pourtant, le cinéaste de "L'exorciste", afin de conférer à son œuvre un maximum de réalisme, s'est bien documenté et a choisi comme décors les lieux typiques de cette communauté new-yorkaise : Greenwich Village, Central Park, Manhattan ou encore le Underground Erotic Emporium. Peut-être qu'au fond il a été incompris et que les nombreuses coupes de son film ont empêché Cruising d'être une allégorie avant-gardiste intelligente sur les affres du sida, qui sait ?

Notons également pour information que Brian De Palma aurait été intéressé par l'adaptation cinématographique de Cruising, mais n'ayant pas obtenu les droits sur l'ouvrage de Gerald Walker, il se tourna vers la réalisation d'un autre thriller, le remarquable "Pulsions".


Côté casting, que dire de la performance d'Al Pacino que l'on ne présente plus puisqu'il fait probablement partie du top dix des meilleurs acteurs au monde, si ce n'est qu'il est encore une fois complètement habité et investi par ce rôle de flic infiltré dans le milieu gay se posant des questions sur sa sexualité, puisqu'il ira quand même jusqu'à montrer son postérieur. Il faut également le voir danser hystériquement dans les boîtes SM après avoir pris des poppers ! Un vrai regard de psychopathe transi ! A côté du monstre sacré, Paul Sorvino (le capitaine Edelson) et Karen Allen (la compagne délaissée pour les besoins de l'enquête) ne sont que des faire-valoir, même s'ils s'en sortent admirablement. Les plus vigilants auront pu aussi remarquer la présence de Powers Boothe ("Sans retour", "U-turn", "Emprise") en vendeur de foulards et Joe Spinell ("Maniac") en flic pourri.

Parlons maintenant du tueur, personnage dont on ne connaît pas le faciès au début du métrage. Celui-ci est habillé d'un blouson de cuir orné de pièces de métal et a le visage dissimulé derrière des lunettes de soleil. Ce qui est assez gênant, c'est que l'on ne sait pas trop pourquoi il tue des homos, pourquoi les prend-il pour cibles ? Le seul indice potable, est une bribe de discussion animée avec son paternel au sujet assez flou. Serait-ce à propos de ses préférences sexuelles ? Et quand bien même le fils serait gay, pourquoi tuerait-il des pairs ? Très bizarre tout ça, on sent le portrait bâclé, ce qui fait que les réelles motivations du tueur nous échappent un peu…



En son temps, Cruising a été jugé comme un gros prétexte pour mettre en scène les clichés les plus sulfureux concernant les homosexuels. Mais voilà, malgré ses nombreux défauts, il se laisse voir pour : l'interprétation hallucinante de Pacino, le très bon score concocté par Darby Crash et Jack Nitzche (ah, on savait faire de la musique dans les eighties !), l'ambiance malsaine d'un monde interlope dont nombre d'entre nous ne soupçonnait même pas l'existence (la sueur, les corps à corps, le cuir, les danses hystériques sous l'emprise de stupéfiants), des images chocs (un fist fucking en live, la violence des meurtres parfois hyper sadiques), bref, tout ce qui suinte la crasse et suscite le malaise dans un univers de parias totalement méconnu. C'est donc un film d'ambiance plus qu'un pseudo documentaire sur l'univers des homos SM, abordé ici maladroitement de manière trop réductrice car ne parlant que d'une minorité et trop caricatural. Cruising c'est en fait l'histoire d'une descente aux enfers permettant à Pacino de traquer la bête enfouie en lui et en même temps d'endosser la personnalité de ces êtres marginaux tout en apprenant à endurer leurs souffrances. Aux dernières nouvelles, le réalisateur ne désespère pas de pouvoir un jour nous présenter son "bébé" dans sa version director's cut avec ses scènes inédites et ses inserts hard. Mais doit-on se réjouir de cette nouvelle si on se remémore la ressortie de "L'exorciste" en 2001 ?