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INTERVIEW LUCAS GIORGINI

 

Musicien français et fervent défenseur du cinéma fantastique transalpin, Lucas Giorgini est un véritable autodidacte dans le milieu de la musique électronique. Influencé par des artistes comme par exemple le talentueux réalisateur et compositeur John Carpenter mais également par le cinéma horrifique italien, notre jeune lorrain a enregistré un premier album studio intitulé « A murder collection » en 2016 et s’apprête à sortir à présent la bande originale du film de Jean Rollin « Le lac des morts-vivants ».

 

PARLONS UN PEU DE TOI…

 

David MAURICE : Salut Lucas ! Peu de gens te connaissent ici et c’est pourquoi nous avons décidé à horreur.com de revenir le temps d’une rapide interview sur tes activités.

Raconte-nous tout ! Quand as-tu commencé à t’intéresser à la musique ? J’ai lu que tu étais plus pop rock au départ, mais pourquoi alors ce virage radical vers la musique électronique ?

Lucas GIORGINI : Merci à Horreur.com pour ce petit moment de franchise, les yeux dans les yeux, si j’ose dire ! J’ai commencé mes premiers pas dans la musique vers l’âge de deux/trois ans, quand mon père m’a porté sur ses genoux devant une batterie. Ce fut donc mon instrument jusqu’à environ 12/13 ans, où j’ai découvert la guitare et les claviers en général.

Je viens du rock progressif et psychédélique au départ, de la culture anglo-saxonne comme Pink Floyd, Emerson, Lake & Palmer, The Beatles, Paice, Ashton & Lord ou encore d’autres styles et groupes comme Dire Straits, The Velvet Underground et même de la Surf Music dont j’ai toujours un penchant. Puis, en m’intéressant de plus en plus à la technique de ces groupes, le matos électronique a commencé à me titiller, et je n’ai jamais décroché depuis. J’ai découvert la marque Moog, puis Kraftwerk et le Kautrock derrière, et les choses ont radicalement changé. Même si je reste encore « rock » dans ma tête (ce mot n’a plus de sens de nos jours), mon côté minimaliste et très carré, froid, me ramène toujours à la musique électronique, par la pureté de son son, de son image. C’est droit, clinique, j’adore.

DM : On dit de toi que tu es un autodidacte dans le milieu de la musique électronique.

Tu veux dire par là que tu n’as suivi aucun cours dans le domaine ? Quels ont donc été tes modèles, hormis le brillant John Carpenter que nous ne présentons plus ici ?

LG : J’ai un esprit un peu contradictoire, car j’adore ce qui est carré,  mais je déteste le système du conservatoire. Je n’ai donc jamais subi l’influence de ces sacro-lieux saints, où tu deviens une machine capable de déchiffrer une partition à 200 bpm en triples croches. Je ne dénigre pas ces enseignements, mais cela ne me correspond pas. Je n’ai eu  une partition dans les mains qu’à l’âge de 18 ans, en première année de fac de musicologie. Sacré choc, et j’ai toujours du mal d’ailleurs. De ce fait, je ne me considère pas comme un bon musicien.

J’ai tout appris sur le tas, en lisant beaucoup, en expérimentant derrière l’instrument. Je t’avouerais que je regrette de ne pas avoir fait d’études musicales dès mon plus jeune page, j’aurais sans doute davantage apprécié ce type d’enseignements très chaperonnés, et j’aurais pu prétendre à d’autres ambitions. Je ne serai jamais un Keith Emerson.

L’université m’a tout de même apporté des bases en harmonies, en improvisations, en écriture, etc … J’ai le minimum vital pour tout dire, mais ça me suffit actuellement. Un jour peut-être, je rejoindrai le rang (rire).

Concernant mes influences, ça reste toujours les deux mêmes depuis dix ans : John Carpenter et Richard Wright de Pink Floyd. J’ai beaucoup d’autres références, mais si je devais en garder deux, tout instrument et compositeurs confondus, ce serait ces deux derniers. Richard Wright pour l’utilisation de l’orgue Hammond et des solos de synthétiseurs, et Carpenter pour les séquences, les boites à rythmes, et les thèmes minimalistes.

Depuis, j’ai pas mal été influencé dans l’écriture pure et dure, par des compositeurs comme Bruno Nicolai, Stelvio Cipriani, Philip Glass, Ennio Morricone, Fabio Frizzi, Joseph Bishara, Armando Troviali, Cliff Martinez et bien d’autres. Et plus proche de nous : Sébastien Tellier, Rob et Kavinsky. Goblin a été une très forte influence, mais comme j’ai toujours eu un pied dans le Rock Prog, ça reste dans la même lignée, et je n’ai pas été dépaysé.

J’ai eu la chance de voyager et rencontrer une paire de ces génies.

DM : Moi aussi j’ai beaucoup voyagé mais je n’ai rencontré personne dans tout ce beau monde ! (rire)

Un label (« The Omega Productions »), puis un premier album studio (« A murder collection ») qui a relativement bien marché, et à présent la préparation de la bande originale du film « Le lac des morts-vivants »…

Tous ces changements dans ta vie ont dû te faire bizarre non ? Qu’est-ce qui t’a poussé un jour à te dire « Allez, c’est maintenant, il faut que je me lance ! » ?

LG : Avec le faible recul que j’ai, je dirai que c’est venu progressivement, sans contraste et changement majeur dans ma vie. Bizarre ? Non, cela reste très naturel, comme une part constante de ma vie. Faire de la musique est aussi naturel que d’aller aux toilettes ou conduire en fait. C’est très terre à terre, mais cela montre bien que cela n’a rien changé. La sortie de « A Murder Collection » a été un tournant, dans le sens où c’était parti, et cela devenait une affaire publique, et il fallait sérieusement se concentrer et ne pas faire n’importe quoi.

J’aime particulièrement être acteur de mes passions, et non spectateur, cela explique l’envie de créer un label, de faire des albums, des éditions. J’en ai eu assez de baver devant chaque sortie de Digitmovies ou Death Waltz. A l’heure actuelle, nous avons Internet et des ordinateurs. La démocratisation de ces outils permettent de tout faire ou presque, et lancer un label est relativement plus aisé qu’autrefois. Et cela ne nécessite qu’un bon réseau, des clients et de l’envie, de l’envie, et de l’envie. Le monde est prêt à être conquis, il n’y a qu’à faire l’effort de se donner du mal pour avancer. Et si le public répond présent, alors c’est parfait. « Omega » représente la fin (l’Alpha et l’Omega), c’est mon côté pessimiste qui ressort. Les productions de la fin quoi …

 

« A MURDER COLLECTION »

 

 

DM : Bon, nous on n’en est pas à la fin mais qu’au début ! Parlons donc de « A murder collection » ! (rire)

Pour financer ce premier album studio, tu es passé par une plateforme de financement participatif (KissKissBankBank).

Comment cela s’est-il passé ?

Les fonds ont-ils mis du temps à arriver ou le projet a-t-il au contraire attiré rapidement beaucoup d’internautes ?

As-tu rencontré des difficultés particulières pour monter ce projet ?

LG : Mal. Je vais être franc, et pas très objectif sur cette campagne. J’en viens également à regretter d’être passé par cette étape, tant cela a été difficile, stressant, et la façon dont je m’y suis pris, un peu en hâte, est regrettable. J’ai usé des réseaux sociaux de manière honteuse, tellement que j’ai été catégorisé de spammeur. Mais il faut bien dire que je me suis mis une pression incroyable et démesurée. L’objectif a été calculé, mais n’a pas suffi pour financer les « à côté » que j’ai malheureusement sous-estimés. La hâte m’a fait voir les choses de façon très simpliste, sans penser que j’allais finir avec une facture finale de presque 700€ de port à donner par exemple.  Mon geste commercial (frais de port gratuits) fut la plus grosse erreur, et m’a obligé à serrer la ceinture et prendre presque six mois de retard pour les dernières commandes. Cependant, j’ai atteint mon objectif, tout juste. Et tant pis si j’ai misé gros dès le départ avec ces goodies, vu la qualité actuelle j’en suis plutôt satisfait. Au final, j’ai dû dépenser dans les 4000€, avec une avance de départ de 2500€. Chercher l’argent manquant a été aussi dur que la campagne, et ça m’a forcé à faire le ménage de mes collections, spammer Facebook, et chercher les derniers clients à la source. Quelle misère, et cela n’a pas aidé à mon image. J’ai reçu beaucoup de critiques, et certains pensent encore que j’ai fait ça pour pouvoir m’en mettre plein les poches et vouloir devenir célèbre. Vaffanculo !

Avec le recul, j’aurai du fonder mon label bien avant, travailler avec Bandcamp et son système des précommandes actuelles. Le crowdfunding, que l’on veuille ou non, montre la faiblesse financière d’un projet, et cela reste une image négative. Cela ne fait pas très pro. Enfin, à mon sens, car je sais que cette phrase risque de déplaire. Je ne travaillerai plus jamais comme ceci.

DM : Et malgré ces difficultés, ton bébé a vu le jour !

« A murder collection » est un vibrant hommage aux musiques des films d’horreur des années 70-80. Un cd et un vinyle qui dégagent une atmosphère qui sent bon les slashers et films de tueurs fous de ces décennies reines pour le cinéma fantastique mais dans laquelle je retrouve pas mal de cinéma transalpin également !

Synthés vintage et boîtes à rythmes viennent donner vie à des morceaux sentant bon les Seventies et les Eighties, avec ces thèmes musicaux électroniques macabres que nous connaissons bien. Un travail respectueux des codes auxquels nous étions habitués au cours de ces décennies.

Musicalement, tu dis que le cinéma US t’a fortement influencé mais pour beaucoup d’entre nous (qui n’avons peut-être pas l’oreille aussi fine que la tienne, excuse-nous en ! rires) nous avons l’impression de replonger également dans certains films italiens des années 70-80… Pourquoi cette perception également d’avoir des sonorités très « transalpines » selon toi ?

LG : L’idée de départ de « A Murder Collection » a été ma grande passion pour les slashers U.S. Je n’aime pas plus que ça le cinéma américain, mais j’adore tout ce qui touche à ce bis bien 80’s, y compris la Troma. Toutes ces affiches à l’esthétique homogène, coups de crayons majestueux et bien trash parfois. C’est vraiment quelque chose qui reste en moi. Surtout que le filon est impressionnant, et je découvre tous les jours de nouveaux titres. C’est donc en partant de cette inspiration pour ce cinéma d’exploitation bien particulier, et surtout de ma passion, encore et toujours pour les B.O horrifiques que je suis devenu moi-même un acteur de cette « mode ».  C’est à la suite d’un film distribué par la Troma, édité chez Uncut Movies, « Girls School Screamers », que je me suis mis à bosser sur l’album. Merci à cet éditeur dont j’ai une affection très très particulière, pour avoir forgé ma culture.

Pour remettre les choses dans le contexte, j’ai acheté à 11 ans ma première bande-originale en vinyle, « Halloween 4 ». Je venais tout juste de découvrir en DVD le fameux « Halloween » de John. Dans la foulée, je me suis pris d’affection pour la saga. Et puis, en fouillant sur le Net de plus en plus, avec les mois qui passaient, j’ai commencé à écouter d’autres bande-originales. De fils en aiguilles, je me suis interrogé sur la disponibilité de ces musiques sur support. J’ai remarqué que c’était majoritairement le même label qui sortait ça (sauf qu’à l’époque, tu vois le même logo partout, et tu ne comprends pas pourquoi). J’ai donc appris que c’était une boite du nom de Varèse Sarabande qui sortait ça, et j’ai été pris d’un amour pour ce label. En fait, je dois tout à Varèse concernant mon amour du vinyle et des B.O. J’ai donc voulu sortir un disque rendant hommage aux Slashers, à Varèse et aux vinyles. Le pari fut réussi !

Quant au rendu, je ne sais réellement s’il résonne d’influences transalpines dans son écoute, car j’ai enregistré l’album en ayant Jay Chattaway, John Carpenter, Brad Fiedel, Charles Bernstein en tête, et non Claudio Simonetti ou Fabio Frizzi. Cependant, il y a un peu de Simon Boswell dedans, «  Bloody Bird », c’est vrai. Et puis, j’use beaucoup du Mellotron M400, qui est l’instrument principal de Frizzi entre 1979 et 1982. A force d’avoir écouté l’album dans toutes ses formes, j’en suis un peu lassé, et mon objectif principal floute un peu le rendu actuel. Mais au final, tout ce petit monde se rejoint et c’est tant mieux !

DM : Ah bah cela me rassure alors car moi je perçois bien une touche transalpine dans ton oeuvre ! (rire)

La première chose qui marque quand on s’intéresse pour la toute première fois à « A murder collection », c’est le design fort réussi de la pochette du cd ou du vinyle. Ce masque énigmatique et effrayant à la fois qui n’est pas sans rappeler bien-entendu ton pays de prédilection pour ta musique : l’Italie. Encore une fois, nous y retrouvons le pays à la botte alors que tes influences étaient américaines ! (rires)

Comment t’est venue l’idée du masque ? Est-ce un clin d’oeil particulier ?

LG : En fait, je ne sais pas si le public le sait, mais comme je l’ai inscrit dans les crédits, la pochette provient d’une affiche existante : « Too Scared To Scream » de Tony Lobianco en 1985. Un film d’exploitation italo-américain plutôt obscure, et j’ai vu un jour un scan du boitier U.S de la VHS. J’ai été sous le charme, et je l’ai gardé en prenant soin d’avoir les droits nécessaires. Cela correspondant plutôt bien à cet hommage et cette ambiguïté d’avoir un masque de Slasher à la « slaughter high » et un masque vénitien.

DM : Mince, je le connais pas ce film tiens !

Alors, « A murder collection » c’est une fausse bande originale d’un slasher (ou d’un giallo pour d’autres ! rires) purement imaginaire. Un concept vraiment intéressant car celui-ci va très loin dans la ressemblance avec une vraie bande originale de film : une suite logique dans les titres des musiques (avec  leur tempo et leur mélodie qui leur sont propres) qui reprend le déroulement d’un film fictif . On commence dans la rue, puis on entre dans un appartement, avant soudainement de prendre la fuite, s’ensuit alors une poursuite jusque dans un commissariat où se perpétra un véritable carnage… A l’écoute des morceaux qui se suivent judicieusement, nous avons clairement l’impression d’être dans le film, la musique nous transportant de séquence en séquence jusqu’au final de ce mix entre slasher et giallo que nous nous sommes inventé de toutes pièces dans notre tête, à la simple écoute des pistes sonores et de la lecture des titres de chacune.

Comment t’es venue cette idée de partir sur une fausse bande originale ?

LG : J’ai déjà composé plusieurs fois sur des longs et courts métrages, mais rien d’aussi excitant qu’un vrai Slasher d’époque. J’avais déjà eu vent des sorties de chez Death Waltz, sous licence « Originals » reprenant ce principe. Et puis, j’ai toujours navigué dans les eaux des albums concepts comme « The Wall » par exemple. Donc pourquoi ne pas faire pareil ? Sachant que j’avais tout à disposition … dans ma tête !

DM : Quelles ont été tes influences cinématographiques pour créer cette fausse bande originale ?

Quand on se laisse guider par les musiques et les divers lieux cités dans les titres des pistes sonores, nous avons l’impression de revivre des passages de films déjà existants (certains thèmes nous semblent familiers), par exemples dans l’univers giallesque de Dario Argento ou encore le « Maniac » de William Lustig : une impression ou une réelle influence ?

LG : C’est une réelle influence. J’adule le « Maniac » de Lustig, et surtout sa bande-originale de Chattaway. Simple, pas prétentieuse, utilisant les grands noms du matériel électronique, bref. C’était parfait, et je ne pouvais que m’inspirer de ce film pour avancer. « Escape From New York » et « Big Trouble In Little China » de Carpenter aussi, ou encore « Prince Of Darkness », « They Live ». Tous ces classiques estampillés 80’s que nous adulons tous. J’aime les lumières des néons, ça a un réel impact sur mon caractère et ma perception esthétique. En toute logique, je ne pouvais sortir de ce carcan cinématographique et musical.

Kavinsky a ouvert la voie avec « Teddy Boy » en 2006, puis avec «  Nightcall » et « Drive » de Refn. Le son et l’image de cette décennie est revenue à la mode, et j’étais dedans sans le savoir (je n’ai connu « Drive » qu’en 2015). C’était cool, et c’était un bon présage. Je peux me justifier de mon amour du Yamaha DX7 sans honte désormais !

 

LE CINEMA HORRIFIQUE ITALIEN DES ANNEES 70-80

 

DM : Bien que « A murder collection » soit le résultat principalement d’influences américaines, tu ne caches pas une grande sensibilité, pour ne pas dire une grande admiration, pour le cinéma horrifique italien des années 70-80.

Alors bien entendu, qui dit « musique de films horrifiques italiens » dit forcément « Goblin », ce groupe de rock progressif ayant travaillé sur de nombreux films aujourd’hui devenus cultes et pour lesquels ils ont grandement participé à leur succès (« Les frissons de l’angoisse », « suspiria », « phenomena »  et « ténèbres » de Dario Argento, « démons » de Lamberto Bava, « blue holocaust » de Joe D’Amato ou encore bien-entendu la version européenne argentesque de « zombie » de George A.Romero).

Que penses-tu de ce groupe de musique phare ?

LG : Goblin … C’est Goblin ! Malgré tout ce que le groupe a subi en ces multiples dissolutions, reformations de line-up , etc … et malgré la mode du métal (style musical que je déteste) qui a fortement déteint durant les années 90. L’un de mes groupes favoris, dont je tente à tout collectionner même si je ne m’appelle pas Roberto Attanasio.

Des musiciens prog, qui ont réussi à utiliser le quatuor de base (clavier, basse, guitare, batterie) pour former « La Musica Della Paura » en 1975, c’est juste fou. On n’a jamais vu ça avant, et cela montre bien l’originalité de la culture italienne.  J’ai une profonde admiration envers Claudio Simonetti, malgré ses derniers choix commerciaux, ou sa tentative métal nommé Daemonia. Je lui pardonne (rire).

J’ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois, et de passer trois jours avec en tant que co-organisateur du concert de Goblin, dans le cadre du festival « Des Notes Et Des Toiles » en septembre dernier. Une crème.

DM : Claviers électroniques, synthétiseurs, orgues, violons, guitares, basses, mandolines, percussions, batteries et piano : de véritables touche-à-tout ces Goblin, un peu comme toi qui a été batteur puis guitariste et claviériste avant de te lancer dans la musique électronique.

Monter un jour un groupe pour faire notamment des musiques de films : un challenge qui pourrait t’intéresser ?

LG : Simplement non. Travailler en groupe ne m’intéresse pas, car je ne suis pas quelqu’un de très « sociable » va-t-on dire. Tête dure et très peu influençable. J’ai toujours eu ce souci, car dès que j’ai une idée en tête, c’est difficile de me faire changer de point de vue. Je n’aime pas les compromis et j’ai parfois déjà du mal pour me mettre d’accord avec moi-même, je n’ai pas envie de traumatiser d’autres personnes. Cependant, j’ai pensé un moment faire quelques concerts dans des lieux spécifiques, avec un groupe de scène, mais logistiquement et financièrement, c’était trop compliqué, surtout que je ne suis pas scénique non plus. Un mal pour un bien je pense.

DM : Tant pis ! (rire)

En tant que grand fan de cinéma fantastique transalpin (que je suis également), tu as dû voir un sacré paquet de films datant des années 70 et 80.

Quels sont tes films d’horreur italiens préférés ?

Quelles sont les bandes originales qui ont le plus marqué tes esprits dans ce cinéma bien spécifique ?

LG : Hum, difficile de faire une liste précise. Tout ce qui est sorti dans le filon du Giallo, je prends sans regarder. Je dirai très certainement les deux Gialli « Lo Strano Vizio Della Signora Wardh » (« l’étrange vice de Madame Wardh », ndlr) et « Tutti I Colori Del Buio » (« l’alliance invisible », ndlr). Je n’ai même pas à réfléchir pour te citer ces deux-là. Ensuite, « Manhattan Baby » pour Fulci, qui est pour moi son chef d’œuvre (entres autres), « Anthropophagous » et « Buio Omega » (« blue holocaust », ndlr) pour D’Amato, « Cannibal Holocaust » pour Deodato. Des classiques évidemment avec le tout Argento. Après, tout ce que Soavi a fait, avec ou sans l’aide de D’Amato comme « Deliria » (« bloody bird », ndlr). Une pièce magnifique. Incroyable même, mélangeant un côté Slasher U.S très présent. Difficile toutefois de faire un classement afin de citer mes préférés, j’en ai tellement, et tout dépend de mes périodes.

Mais je suis tout autant (voire plus) porté par le Poliziottesco et la Commedia Sexy All’Italiana : je ne me lasserai jamais de voir un Maurizio Merli défoncer un jeune avec un flipper dans « Roma A Mano Armata » (« brigade spéciale », ndlr) ou encore Lino Banfi bafouillant et jouant un commissaire totalement décalé et gaffeur (« Fracchia La Belva Umana »). Des classiques à voir en V.O, impérativement.

Concernant mon intérêt pour les partitions, c’est difficile à expliquer. Il y a un certain raffinement pour les O.ST de Gialli par exemple. Musicalement, c’est surtout l’instrumentarium, l’orchestration et les harmonies qui sont spécifiques. Un Morricone entre 1969 et 1975 va t’alterner musique pop-lounge et délire moderne ultime tu vois, c’est assez complet. Sans compter les thèmes qui s’avèrent généralement d’une beauté absolue, et quand on décortique ces pièces-là, on se rend compte de la richesse des timbres, des degrés, etc... C’est plus complet que l’on pourrait penser, surtout chez Nicolai, Ortolani et surtout Cipriani pour ne citer que les plus grands.

On se dit souvent que comme ça vient du cinéma d’exploitation, c’est bâclé et facile. C’est totalement faux  Je retrouve bien plus de prise de risque et de complexité dans ce type de B.O, que chez d’autres. Si je ne devais en citer qu’une  (et crois-moi que ce n’est pas évident), ce sera sans doute « Chi L’Ha Vista Morire », qui reste ma préférée de Morricone, mais surtout du cinéma italien de manière générale (je ne peux m’empêcher de citer toutefois « Anna, Quel Particolare Piacere »). Je pense n’avoir jamais autant pleuré devant une telle partition.

DM : Le cinéma bis italien, ce sont aussi les films de cannibales, sur lesquels nous retrouvons également de sympathiques musiques (par exemple le thème d’ouverture de Riz Ortolani sur « cannibal holocaust » de Ruggero Deodato…), un brin plus exotiques et faisant parfois un peu plus la part belle aux violons et autres instruments à cordes et à vent…

A l’instant tu nous parlais de « cannibal holocaust » mais aimes-tu de manière générale ce type de cinéma et bien-entendu ce type de musique moins angoissante/percutante et peut-être plus mélodieuse dirons-nous ? Je ne te cache pas que le film de cannibales est mon genre de prédilection, même si j’apprécie également les zombie movies et les slashers...

LG : Je suis un fanatique du film de cannibales. J’ai dernièrement essayé de compléter les dernières pièces DVD de chez Néo Publishing en neuf, et il ne m’en manque plus que deux d’ailleurs. Evidemment, on va encore dire que c’est gratuit, que la violence excessive ne récupère pas un scénario aussi long qu’un timbre-poste, ou encore la cruauté animale, etc … Bref, c’est vrai, mais ça me passe au-dessus. Il y a un charme particulier dans les films de cannibales italiens, tout comme il y a un charme dans chaque filon. C’est ça la magie du cinéma italien, que je ne retrouve nulle part ailleurs.

Les partitions, que ce soit d’Ortolani, Donati, Patucchi ou même Fidenco, ont elles aussi leurs intérêts bien particuliers. Ortolani a réussi un coup de maitre avec celle de « Cannibal Holocaust » (qui en passant, est un de mes films de chevet), tout comme il l’a fait avec « Mondo Cane ». Son thème, aussi magnifique soit-il, est largement repris de ses précédents travaux, « Mondo Cane » en toute logique (le traitement du sujet étant similaire), mais aussi « Non Si Sevizia Un Paperino » (« la longue nuit de l’exorcisme », ndlr) pour Fulci en 1971. On n’arrive pas à un tel niveau de réussite avec l’image sans autant d’expérience et d’années derrière soi. Ortolani a été formé au filon du Mondo depuis le début, et fait partie de ces compositeurs affiliés à un style malgré eux (Micalizzi pour le Poliziottesco, Fidenco pour le genre érotique, ou encore Frizzi pour l’horreur). J’écoute tout autant Roberto Donati (« Cannibal Ferox » et « Mangiati Vivi » alias « la secte des cannibales »), même si le monsieur a eu la mauvaise idée de faire une B.O pour deux films (ou presque). Mais on n’écoute pas un « Holocaust » comme un « Ferox ». Ce sont deux ambiances différentes, deux perceptions différentes, car les films sont différents. Mais le plaisir reste le même.

 

« LE LAC DES MORTS-VIVANTS »

 

 

DM : Tu t’apprêtes à sortir une seconde bande-originale et c’est cette fois-ci vers un film réel que tu te tournes : « Le lac des morts-vivants » de Jean Rollin !

Même si à horreur.com nous apprécions ce film français à sa juste valeur, il faut bien reconnaître que ce dernier est bien loin de faire l’unanimité auprès du public…

Alors pourquoi donc ce choix surprenant ?

Qu’ont de si intéressantes les partitions musicales de Daniel White pour que tu t’y intéresses autant et que tu veuilles nous les faire redécouvrir par le biais de ce nouveau projet ?

LG : J’adore « Le Lac Des Morts Vivants ». Son concept de zombies aquatiques nazis est juste génial ! J’ai toujours été fasciné par le film, étant jeune. Je me souviens très bien avoir vu le tripack de Mad Movies en DVD chez mon buraliste quand j’étais tout gamin. Il y avait le « Lac », mais aussi « L’Abîme Des Morts Vivants » et « Une Vierge Chez Les Morts Vivants » (je n’ai jamais réussi à mettre la main dessus depuis). Les artworks étaient sublimes, riches en couleurs, homogènes : ça tapait l’œil. Je devais avoir 8 ou 9 ans, et j’étais bouche bée devant. Je me disais que c’était des films de malades, réservés à de grands malades. Je ne comprenais rien à cette époque, et j’avais même demandé à ma mère ce qu’était qu’une vierge. L’âge de l’innocence parait-il. C’était ma première fois avec « Le Lac », de manière très érotique donc. Depuis, j’ai vu le film plusieurs fois, et dans sa copie 35mm à Thionville lors des Nuits Bis De La Scala, qui a alimenté ma passion pour ce film. Une véritable histoire d’amour.

Exit le côté nanar, et les défauts innombrables. Il y a un truc, presque mystique. Et j’ai toujours été frustré de ne pas voir sa partition sortir, surtout pour le côté collectionneur et fétichiste que j’ai : posséder l’objet, posséder le film. La partition de White est intéressante, allant dans l’influence de type Pierre Boulez, avec ses morceaux atonaux tout comme lounge, typés Piero Umiliani dans l’ouverture. Ce n’est évidemment pas « Cinema Paradiso », mais c’est une bande-originale très attachante, car cheapos, un peu bancale et touche à tout. Imparfaite et c’est ce qui est génial, qui donne envie d’aller vers elle. Le compositeur n’est aujourd’hui reconnu que pour sa participation à la série « Belle & Sébastien », mais en allant plus loin on constate qu’il fut un compositeur très prolifique, enregistrant à tout va ses travaux chez lui, sur un petit magnétophone. On a d’ailleurs pu constater que sur les pistes de travail, on entendait le bruit du moteur du magnétophone. C’est fou. Quoiqu’il en soit, il a été très bien représenté sur le label Montparnasse 2000, et ce qu’il y a encore de plus fou, ce sont les collectionneurs de White : j’ai pu discuter avec quelques passionnés du compositeur, et effectivement, il possède un vrai fanclub, et ces derniers rêvaient depuis des années d’écouter la bande-son du « Lac » sans forcément mettre le film. Je n’ai fait que mon devoir de citoyen en fait (rire).

DM : Hé ben dis donc ! Je comprends mieux à présent la sortie à venir de cette bande-originale ! Tu m’as cloué là ! (rire)

Là encore, après la jolie et riche édition de « A murder collection » dans sa version intégrale, voilà à nouveau une belle édition en préparation pour le film de Jean Rollin (j’ai pu notamment découvrir ce sympathique livret de 16 pages en couleurs à l’effigie de ce « monument » du film fantastique français).

Tu portes un soin tout particulier au design des cds qui sortent sous ton label The Omega Productions (goodies, tirages limités…). Un travail parfois conséquent et chronophage pour donner naissance à de véritables petits bijoux pour collectionneurs.

Mais es-tu seul à travailler dans la conception de tes bandes originales ou es-tu entouré de toute une équipe ?

LG : Il parait évident de faire des éditions « ultimes » pour ce genre de film, comme s’il fallait équilibrer la balance et redonner une seconde vie, une autre chance. Mais c’est surtout que je suis moi-même collectionneur et j’aime avoir un bel objet que je peux exposer, regarder, sans penser à son côté usuel (un vinyle est fait pour être écouter normalement), alors que là, je m’attarde sur le contenu extra musical (qui est tout autant important et passionnant). Et puis, pour 11,99€ le CD, je préfère justifier le prix en usant du maximum de possibilités du support.

C’est du boulot, car je commence toujours seul : de l’idée, en passant par la négociation de contrat jusqu’à la préparation des artworks, je supervise tout. C‘est mon côté mono-maniaque, je n’y peux rien. Cependant, je travaille toujours avec la même personne pour le Mastering et la restauration audio, Julien Louvet. Si besoin est pour les artworks, je fais appel à Grégory Lê. Ces deux gars font un travail monstrueux. C’est hyper agréable d’être entouré de ses deux talents, montant évidemment le travail global en qualité.

Cependant, je dois avouer que je suis usé de tout faire de manière indépendante, car ça demande du travail long, parfois pas très agréable, et surtout, face à une difficulté, c’est délicat. Je pense collaborer avec une autre personne par la suite, mais c’est à l’état de projet. Cela permettra toutefois de franchir encore une étape dans la professionnalisation de mon label. Il faut bien dire que je modifie et améliore cette petite entreprise chaque jour, même dans des détails comme une URL, un compte twitter, une image, etc … mais tout compte et prend du temps à taquet. A l’heure actuelle où je te parle, je sors de quatre jours non-stop de travail, car je viens bientôt changer de lien Internet pour le site de The Omega Productions Records (ou The Omega Productions, le « Records » n’est pas indispensable). Sans compter les nouvelles images de présentations (on appelle ça un mockup), etc … Mais ça en vaut la peine. D’ici quelques semaines, je pourrai enfin dire : « j’ai un petit label, certes, mais qui est prêt à devenir grand, car tout est enfin en phase ». Je m’engage juste sur l’autoroute du marché international. Un grand label m’a d’ailleurs fait une proposition de collaboration pour une sortie vinyle du « Lac », j’ai décliné, car cela ne serait pas équitable : je risquerais de vendre mon âme et l’image de mon label pour un disque, et donc de ne pas prendre mon envol. Mon but est quand même de prendre de l’ampleur au fur et à mesure des sorties. Si un grand nom s’associe, il va me bouffer mes efforts pour gagner en notoriété en me foutant dans l’ombre de son image. Et puis, j’ai un contrat d’exclusivité avec Lesoeur.

DM : Tu nous expliques par le biais de ton label que « Le lac des morts-vivants » fera partie de la collection « Horreur à la française ».

Doit-on comprendre par là que les bandes originales d’autres titres français verront le jour sous ton label ? Déjà des titres en tête ?

LG : La collection « Horreur à la française » (vous pouvez lire ça dans le sens que vous voulez) sera entièrement dédiée au cinéma horrifique français et dont les partitions sont inédites sur CD. Un moyen de combler le manque sonore, mais aussi la négligence de notre propre patrimoine de genre. D’accord, ça ne changera rien à la face du Monde, mais en tant qu’afficionados des bande-originales, je me dis que c’est un petit pas en avant. Nous avons donc notre volume 1, qui est « Le Lac Des Morts Vivants » (référence TOP-007CD), et j’ai déjà planifié les deux prochaines sorties, qui seront « La Revanche Des Mortes Vivantes » (TOP-008CD) et « Devil Story / Il Etait Une Fois Le Diable » (TOP-009CD). Ce seront des éditions limitées à 500 copies, avec livret de 16 pages comprenant galeries de posters, d’éditions vidéos, artworks, etc … Bref, des éditions « monumentales » en quelque sorte qui comprendront tout ce qu’il est possible de rassembler vis-à-vis de la musique (incluant trailer audio, etc …) et de la promo.

« La Revanche » est déjà sortie en vinyle à l’époque (EPM Musique - FDD 1021), mais ça reste de l’inédit. Surtout que je suis en contact directement avec les compositeurs ou ayants-droits, donc on aura des masters neufs. Ce ne sera pas comme le « Lac » qui a été un véritable challenge de restauration : bandes masters inexistantes, donc on a usé de sources secondaires comme les musiques de librairies existantes, l’audio issu du film, etc … C’était ça, ou ne rien sortir. Et vu le résultat final, je dois dire que ce fut la bonne solution. J’ai quelques réserves sur le possible « succès » que cela engendrera, car cela reste des sorties risquées et visant un public très spécifique. Les précommandes du « Lac » (qui servent à financer le pressage) ont été un succès les deux premières semaines, nous sommes actuellement dans un calme total depuis une semaine. Je garde toutefois espoir évidemment, mais on manque surtout de visibilité pour faire passer l’info. Difficile de faire de la publicité sans passer pour un spammeur des réseaux sociaux parfois. Ce n’est que le début et cela changera par la suite. J’espère toutefois pouvoir continuer à éditer le catalogue d’Eurociné.

 

ET POUR L’AVENIR ?

 

DM : Une bien belle nouvelle que voilà donc !

Et outre cette collection « Horreur à la française », as-tu déjà d’autres projets en tête (à moyen ou long terme) ?

LG : Sur le plan musical, les prochains sorties m’occuperont une bonne année, donc c’est tout ce que j’ai projeté sur du court terme. Cependant, j’ai toujours mon manuscrit concernant mon projet de livre biographique sur Edwige Fenech. 400 pages prêtes à être lues par un éditeur, mais je dois dire que j’ai laissé de côté ce dernier au profit de « Murder » et du « Lac ». Je m’y remettrai surement d’ici peu. Et puis, j’ai surtout envie de prendre du recul par la suite, afin de voir ce que je veux faire de ma vie. Car il ne me reste qu’une année d’université (Master) à finir, et après, c’est le grand vide : il va falloir commencer à gagner sa vie et avoir son indépendance. Je pense que ça sera le moment d’arrêter tout projet « de passion » et vivre ma vie réellement, penser un peu à moi et ma vie privée, chose qui a été amputée depuis des années. 

DM : En tout cas, tu as déjà là un joli tramplin pour commencer dans la vie active !

Un grand merci à toi Lucas pour avoir répondu à ces quelques questions ! Nous en savons un peu plus à ce jour sur toi et espérons te revoir très bientôt pour des nouvelles fraîches au sujet de la bande originale du film « Le lac des morts-vivants » mais aussi tes autres projets ! Nous te souhaitons en tout cas beaucoup de réussite dans tes activités prochaines !

 

David MAURICE

Interview réalisée le 22/04/2017



Stéphane Erbisti