RDV SUR FACEBOOK



CONNEXION



Votre note: -
Moyenne: 3.7
(3 votes)
La Méditerranée, l'été : une mer d'azur, un soleil de plomb... Et 250 kilos d'or volés par Rhino et sa bande. Ils ont trouvé la planque idéale : un village abandonné, coupé de tout, investi par une artiste en manque d'inspiration. Hélas, quelques invités surprises et deux flics vont contrecarrer leur plan : ce lieu paradisiaque, autrefois théâtre d'orgies et happenings sauvages, va se transformer en un véritable champ de bataille impitoyable et hallucinatoire.



Troisième long-métrage du duo de cinéastes atypiques et conceptuels, Hélène Cattet et Bruno Forzani, "Laissez bronzer les cadavres" s'avère être une adaptation abstraite et personnelle du roman noir de Jean-Patrick Manchette et Jean-Pierre Bastid.

Rappelons d'abord la particularité de la réalisation inhabituelle de ce duo passionnés et passionnants : après avoir réalisé plusieurs courts-métrages fortement stylisés, ils décident de revisiter continuellement le cinéma d'exploitation (en particulier le giallo) avec "Amer" qui avait l'habileté de livrer un érotisme omniprésent sans la moindre séquence érotique et "L'étrange couleur des larmes de ton corps", néo-giallo expérimental unique et transcendant dévoilant de manière paroxystique les meilleurs ingrédients dans un exercice de style sensoriel, charnel, hypnotique et hautement remarquable.

Mais après avoir revisité le polar giallesque, c'est sur le western spaghetti que le modelage s'effectuera.



Partant sur une histoire beaucoup plus linéaire que le film précédent, "Laissez bronzer les cadavres" se verra déconstruit pour conserver ce mode labyrinthique habituel propre à nos chers réalisateurs toujours habiles dans leur direction artistique éblouissante.

Un huit clos à ciel ouvert près de la côte méditerranéenne préparant une décharge virtuose pendant plus d'une heure et demie non-stop. Nous avons ici certainement le film de hold-up le plus somptueux et hypnotique jamais réalisé.
Exagération volontaire de gros plans habituels, utilisation de musiques d'Ennio Morricone, Nico Ferdenco et d'autres (commencer le film avec la musique de "Faccia a faccia" forcément ça émoustille...), de nombreuses séquences allégoriques élevant le film au rang d'un film mystique proche de "El Topo" d'Alejandro Jodorowsky, ou encore le regard tranchant de chaque personnage joués par des acteurs investis (mention spéciale à Elina Lowensohn dans son rôle extravagant), rien n'échappe à la perfection visuelle ou sonore, Hélène et Bruno savent comment émerveiller leur public.

Mais là où le film s'écarte de ses prédécesseurs, c'est dans la variation de son environnement déroulant l'action de jour comme de nuit, sous le soleil comme sous la pluie, et qui permettra d'expérimenter de nombreuses idées visuelles originales sur le travail d'éclairage toujours manié à la perfection, ou bien sur le cadrage accentuant l'efficacité de certaines séquences inoubliables. Que dire de la couleur dorée de l'or remplaçant le rouge vif du sang ? Voilà qui déballera certaines morts fulgurantes pour donner une sensation intense à la fusillade picturale.

Hélène Cattet et Bruno Forzani ont réussi à donner une dimension métaphysique à l’œuvre initiale, la plongeant dans leur univers hermétique pour être transfigurer en un film d'action purement contemplatif.

On n'écartera pas non plus le retour du cuir duquel surgit le doux frottement omniprésent apportant sa poudre de fétichisme évident. Les adorateurs de la matière régaleront leurs capacités auditives mais aussi auront l'occasion d'admirer la beauté de certaines scènes pour fétichistes avec un clin d’œil subtil au sado-masochisme, au shibari et à l'urophilie.

Des séquences qui pourront d'ailleurs rebuter le public sain susceptible de prendre ces moments pour des choix de mauvais goût. Personnellement, connaissant parfaitement le milieu, il est évident que je sois réceptif à ces tendances en plus de l'être aussi pour la stylisation organique des effets de montage d'Hélène et Bruno. Tout ne dépendra donc que du ressenti de chacun car il est important de savoir qu'à l'instar de "L'étrange couleur des larmes de ton corps", "Laissez bronzer les cadavres" se ressent avant-tout.



Certes, il ne séduira pas chaque cinéphile (surtout quand ce dernier n'a pas la capacité d'apprécier autre chose que les films lisses, attractifs et scénaristiquement construits). Mais c'est bien pour cela que le cinéma de ce duo me séduit autant : il a la liberté et la volonté de perdre son spectateur dans une abstraction labyrinthique sans même lui laisser un souffle de repos, l'immersion atmosphérique est totale et sans issue.

On comprend donc que le cinéma ne se résume pas seulement à raconter une histoire, mais qu'une des alternatives est de jouer sur sa structure formatée afin que cette dernière soit hissée au niveau des personnages, à tel point que la stylisation, les décors et les accessoires deviennent eux-mêmes des personnages du film à part entière. Mais contrairement à "L'étrange couleur des larmes de ton corps" qui avait tendance à nous perdre jusqu'à effacer complètement les pistes scénaristiques de notre réflexion, ici le métrage garde malgré tout son équilibre et conserve les repères temporels grâce à l'indication de l'heure affichée à la manière d'un Gaspar Noé (à première vue agaçante, mais au final très utile). Ce qui pourra d'ailleurs permettre de tester aussi quelques idées conceptuelles proches de celles du film "11h14".

En revanche, même si Hélène et Bruno n'ont rien perdu de leur capacité à nous surprendre et nous éblouir avec leurs exercices de style hallucinés et hallucinants, on peut néanmoins éprouver parfois un sentiment de déjà-vu causé par la répétition de certains effets d'éclairages une nouvelle fois extraits du giallo. Mais si le réchauffé se fait ressentir, le duo tente malgré tout de renouveler certains ingrédients pour que le contenu émerveille plus que la méthode.

Et si certaines scènes ont tendance à traîner un peu, le rythme du montage et de l'action n'ennuiera pas l'adorateur du cinéma expérimental.

"Laissez bronzer les cadavres" est donc une bonne réussite qui propose quelque chose d'assez familier pour que leur amour pour le cinéma d'exploitation transalpin ne soit partagé qu'aux autres fanatiques du genre. Et c'est tant mieux !

Je tiens aussi à mentionner cet échange d'insultes entre le flic et un malfrat qui aura sûrement l'occasion de faire sourire aussi les amateurs du nanar quand ces derniers auront instantanément en tête la célèbre scène de "Hitman le Cobra".



Après avoir retouché le polar à la manière d'un western italien, leur prochain projet d'animation dans l'intention de revisiter le pinku eiga (sous l'influence principale de l'excellent animé psychédélique "Bella Donna") est une grande surprise plus qu'enthousiasmante. Un challenge qui risque de se trouver à la hauteur de leur talent.

L'impatience.... voilà un sentiment éprouvé intensément à chaque fois qu'un film s'ajoute à leur filmographie. La satisfaction.... voilà le sentiment éprouvé ensuite à chaque découverte de leur nouveau objet filmique porté sur la sublimation d'un genre n'existant encore aujourd'hui que grâce à l'amour sincère de ses admirateurs.






Dans le meme genre :