HELLRAISER - THE CALL WITHIN , un écrit de David Roué                                             version imprimable

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  « Pourquoi vous me faites mal… »
L’enfant James Bergson ressentait une douleur incroyable, se sentait souillé, avili, alors que son oncle se rhabillait derrière lui.
« Ne t’inquiète pas, c’est fini… Tout ira bien maintenant. Et ne parles jamais de ça à personne. »

Tu parles que tout allais bien… La souffrance ne s’efface pas. La souffrance appelle la souffrance. On y goûte une fois par hasard, ou à cause du destin, et elle vous poursuit à jamais. On reste caché dans son propre enfer personnel, ou alors on s’ouvre au monde pour y déverser sa douleur, pour en appeler de nouvelles, et finalement pour jouir de ce mal quotidien.

James Bergson avait 13ans. Son enfance se termina brutalement. Il ne le savait pas encore mais sa quête de souffrance commençait de façon soudaine.
Devenu autre après cette fête familiale d’un mois d’été comme un autre, on dut le changer de collège à plusieurs reprises. Il n’était pas déjà un enfant modèle, mais son adolescence fut infernale. A 18ans, il avait déjà testé une quinzaine d’établissement, il décida de prendre un job et un appart. Pour mieux s’abrutir dans une vie qui l’anesthésiait. Jusqu’à son vingtième anniversaire.

J’avais passé 7 années dans le coma. A refouler ce qui voulait sortir de moi. A refouler ce qu’aujourd’hui je ressens de tout mon être. Quand j’y repense, je me dis que sans cette soirée providentielle, je ne serai peut-être pas là où mes ténèbres m’ont mené.

Intérieur nuit - un bar à strip-tease miteux aux néons rouges et à l’atmosphère étouffante. James Bergson fêtait son vingtième anniversaire en compagnie de quelques collègues. L’atmosphère enfumée, la chaleur les poussent à commander whisky sur whisky. James n’arrivait pas à partager la joie de ses « amis ». Il sentait qu’il lui manquait quelque chose. Du fric ? Il bossait depuis deux ans dans une usine d’équarrissage, un boulot à la con comme on dit, mais un boulot qui paye. Des filles ? Il n’en manquait pas, il se dénichait sans problème sa gonzesse mensuelle avec sa belle gueule d’ange. Des rêves ? La drogue lui en fournissait à la demande. C’est pourquoi la révélation de ce soir-là fut un électrochoc pour lui.

Jimmy Carlson… Dire que sans lui j’en serais peut-être pas là aujourd’hui. Il avait vraiment l’alcool mauvais, et quand il s’en est pris à une des filles, il a bien fallu que quelqu’un s’interpose. Je dis pas que la fille était spécialement belle, excitante ou un truc comme ça. Mais y’a des choses qui se font pas.

6 mètres sur 5, une petite scène de strip-tease d’un petit bar miteux pour des petits cons minables. Effrayée, sur la droite de la scène, deux strip-teaseuses à l’âge indéfini, trop maquillées. Raide défoncé, sur la gauche de la scène, barrant la porte vers les coulisses, Jimmy, colosse d’un bon mètre 90, primate décérébré en manque de sexe et en trop plein d’alcool. Entre les deux, James Bergson, gringalet d’à peine 170centimètres, joli visage aux cheveux blonds en bataille, expression déterminée dans le regard.
« Tu crois pas que t’a assez fait de conneries pour aujourd’hui Jimmy ?
_ Fous-moi la paix James… J’suis p’têt pas capable de faire envie à ces poufiasses, mais j’peux encore très bien t’écharper si tu te mets entre elle et moi ! »
Disant cela, il avait éclaté sa bouteille de whisky sur le mur. Et la tenait maintenant d’une poigne ferme, menaçant James de sa vindicte.
Mais James ne bougea pas.

Le goût du sang sur les lèvres, dans la bouche, sur la langue. Le goût de mon sang. Quelle sensation…

On se souvient toujours de son premier orgasme. Tout comme on se souvient de son premier poing dans la figure. Et celui de James fut gratiné. Il en tomba à la renverse, complètement sonné. Mais aussi, et cela lui paraissait étrange, presque ravi. Il voyait parfaitement clair maintenant. Il se sentait revivre, après un deuil de 7ans. Presque aussitôt il se releva. Fixa d’un air un peu hébété le poing gauche de Jimmy, ensanglanté de son propre fluide. Regarda autour de lui, ses potes s’étaient barrés, les strip-teaseuses aussi, le patron du bar fixait la scène d’un regard pervers. Enfin, il tourna son regard vers le colosse.
« C’est tout ce que tu peux faire p’tit branleur ? »

Le réveil aux urgences de l’hôpital du Sacré Cœur fut très douloureux. Non seulement James était immobilisé sur un lit, un bras dans le plâtre et le visage salement amoché, mais des décharges de souffrance intense le relançaient dès qu’il tentait de faire un mouvement.
Toute une journée durant, il lutta. Pour apprivoiser cette douleur. En se remémorant petit à petit l’affrontement sanglant qui l’avait mené là. Le premier coup de poing en plein plexus solaire. Le premier coup de tesson sur la pommette droite. Les mèches de cheveux collées par le sang. Le moment où, alors qu’il tentait de reprendre son souffle, à terre, Jimmy lui tordit le bras jusqu’à ce qu’un craquement lui signifiât que son os venait de se briser. La terreur qui le saisit lorsqu’il s’aperçut qu’un bout dudit os dépassait bizarrement de sa peau, avec beaucoup de sang tout autour. Ce moment, douleur se confondant avec une sensation étrange de plénitude et d’accomplissement, comme si toute sa vie n’avait été qu’un arc tendu vers cet instant, ce moment où il se laissa glisser dans un abîme de souffrance.

Oh bien sur, j’avais déjà connu l’orgasme. Sexuel s’entend. Et spirituel aussi, par le biais de toutes les substances illicites qui existaient. Depuis mon dépucelage jusqu’à cette bastonnade, ma vie ne se résumait qu’à une quête effrénée de sexe et de drogues. Je me crâmais le cerveau tout en essayant de ressentir ces sentiments que l’on juge essentiels à la vie. Mais je ne vivais pas, je survivais. Et j’essayais de combler le vide que je sentais en moi. Je ne demandais pas grand-chose d’autre, et la seule perspective de vivre m’effrayait. Ce soir-là, alors que cet abruti de Jimmy me lardait de coups, s’acharnait sur moi comme un chien sur son os à moëlle, alors que je sentais mon visage se morceler et le sang couler à flot, alors que je sentais des convulsions me parcourir, je sentais aussi quelque chose qui montait en moi. Ce n’était pas du plaisir. Ce n’était pas de la douleur. Ce n’était pas de la peur. C’était tout ça à la fois.

Extérieur jour - Sortie d’hôpital une semaine plus tard. Jimmy qui attend. Avec deux, trois autres collègues. Ils se tenaient en demi-cercle, prêts à souhaiter bon rétablissement, bon retour au boulot, de plates excuses. Et James, qui paraissait normal, qui était pourtant profondément changé. Il suivit néanmoins ses collègues en ville, un pot dans un bar puis retour à son appart, tranquille. Le lendemain, il quittait son boulot. Il quittait la ville. Il se réfugiait dans une résidence familiale inhabitée.

Ben oui, y’a des fois, faut savoir ce qu’on veut. Est-ce que je pouvais décemment continuer toute ma vie à fréquenter des imbéciles et à m’abrutir dans une société qui ne voulait pas de moi ? Les coups de Jimmy m’avaient ouvert les yeux. Mais je n’ai pas eu le courage d’affronter les autres. Et surtout de m’affronter moi. J’ai eu peur.

Une forêt paumée au milieu de montagnes. Une cabane paumée au milieu de la forêt. 4 mois entiers volés à James par ce lieu perdu. Et James en avait assez. Il avait essayé par cette fuite de se soustraire à ses pulsions. Mais ces pulsions devenaient de plus en plus pressantes. Exigeaient du sang. Le sien. Celui des autres. Et ses nuits se peuplaient de cauchemars.

" Dans une vaste décharge de voitures je marche je marche sans m’arrêter il est près de minuit la lune est rouge sang elle brille dans un ciel sans étoiles / en face de moi quelque chose ou quelqu’un, une statue qu’on dirait de pierre blanche revêtue d’une sorte de combinaison noire / je me rapproche et la statue s’anime et se place dans la lumière et je peux voir sa face hideuse une face tourmentée comme celle d’un démon de l’enfer / je vois nettement les replis de peau flasque et blanche qui entourent une bouche emplie de lames de rasoir couvertes de sang / je vois nettement les chaînes qui sont reliées à ses membres et qui tirent vers l’arrière la peau de son crâne / je vois nettement ses bras décharnés, ses jambes écorchées de se traîner à terre / je vois sa peau de supplicié et je vois un troisième bras sortir de sa poitrine qui tient son cœur battant comme s’il l’offrait à qui voulait le malaxer / mais ce n’est pas un démon je le sens il n’a pas volonté de faire le mal il veut juste m’aider il veut juste me faire souffrir me faire souffrir. »

Ces cauchemars récurrents, ce leitmotiv ignoble avait commencé dès la première nuit de ma nouvelle vie solitaire. Je savais que ces créatures qui m’apparaissaient étaient en mesure de m’offrir ce que cherchait inconsciemment, mais je refusais de l’admettre. Car je refusais encore d’admettre ce qui était en moi. Et quand bien même l’aurais-je admis, comment retrouver la trace de telles entités dans le monde où je vivais alors ?

« Je suis livré aux flammes sur un immense bûcher entouré par une populace avide de souffrance mais soudain la populace disparaît et je tombe à terre / mon corps entier est noir, consumé, brûlé au dernier degré et j’avance face contre terre je me traîne en laissant derrière moi un chemin de cendres / et l’on me prend, l’on me relève, et je sais que la créature qui me fait face est responsable de mon tourment avec son sourire gravé dans sa chair qui lui déforme la face et ses orbites vides et son nez tranché et l’ouverture de son crâne qui laisse entrevoir un amas de gelée rougeâtre / et je l’aime pour ce qu’il me fait subir oh oui je l’aime »

Au bout de quelque mois j’avais en quelque sorte accepté mon existence : ermite le jour et observateur de cet univers de souffrance et de plaisir la nuit. Cependant je n’imaginais pas vraiment que tout cela eût pu un jour devenir réel : j’avais fini par me persuader que dans ces montagnes perdues rôdaient les reliques d’esprits anciens qui prenaient plaisir à me tourmenter en me montrant ce à quoi j’aspirais sans oser l’accomplir à ma misérable échelle d’humain. Jusqu’à ce qu’un des rêves me prouve le contraire.

« Je me tiens debout dans le grenier d’une maison abandonnée depuis des lustres semble-t-il au vu de la puanteur des lieux et de la crasse omniprésente / je fais quelques pas sur un sol visqueux puis baissant les yeux m’apercevant que je marche sur une fine épaisseur de sang frais je / non je ne peux rien faire je suis soudain paralysé / je ne contrôle plus mon corps je suis immobilisé un court instant jusqu'à ce que devant moi apparaissent trois silhouettes dans un flash lumineux qu’on dirait tiré d’un vieux film d’horreur / elles se rapprochent et alors que deux d’entre elles restent en retrait de sorte que je ne suis pas en mesure de voir à quoi elles ressemblent, l’une des créatures se fiche devant moi et je vois oh oui je vois / sa peau blafarde son vêtement noir comme de cuir tailladé sur le torse son visage couvert de ce qui semblent être des épingles et soudain sa voix s’élève comme d’outretombe une voix grave et sans nuance comme celle de la mort elle-même / quel dommage de perdre une once de souffrance James Bergson tu es pour nous une mine d’or / une autre voix s’élève alors que je remarque que les deux silhouettes derrière la créature n’en font qu’une, une monstruosité siamoise reliée par un amas de chair qui s’ouvre, dévoilant un fœtus aux bras malingres, aux jambes informes et à la tête suintante dont s’échappent ces paroles que je n’oublierai jamais / la boite James Bergson cherche la boîte nous répondrons à ton appel trouve la boîte »

A ce moment précis, James s’éveilla en ayant en tête l’image de la boite de Pandore permettant d’appeler ces créatures qui le fascinaient et l’effrayaient tant à la fois.

Je savais que dans cet univers, j’allais enfin être en mesure de vivre pleinement, de vivre simplement ce pour quoi j’avais été programmé. Bien sûr, à ce moment-là je n’avais qu’une idée floue de qu’était ce programme. Tout était trop frais, trop nouveau pour que je saisisse les implications de l’appel que je m’apprêtais à réaliser. En moi se combattaient encore toutes les contradictions inhérentes à ma nature. Mais je décidais toutefois de sortir de ma retraite et de me mettre en quête de cette boîte. Il me fallait également, je le savais, tenter de m’abandonner à mes pulsions, de manière à me montrer digne de l’honneur qui m’était fait. Il me fallait soumettre au silence la partie de moi qui s’y refusait encore.

« Tu as déjà vu ceci ? »
James Bergson déambulait depuis l’aube dans les rues les plus sordides de la ville. Il avait tenté de reproduire sur un bout de papier l’image qu’il avait eu mentalement de la boîte. Mais il se rendait compte qu’aborder les gens dans la rue n’était pas la bonne méthode. On le prenait pour un fou, pour un junkie… Et ici personne ne s’arrêtait pour un fou. Ni pour un junkie.

J’ai quand même passé près d’un mois à parcourir les rues les plus glauques, les lieux les plus mal famés de la ville. Une quête inlassable. Mais finalement, c’est au moment où je m’accordais un peu de détente que cette quête prit fin.

Intérieur jour. Une chambre d’un hôtel de passe. Le papier peint qui se décollait des murs. James allongé sur le lit. Et la prostituée qui se passait un gant de toilette entre les jambes dans la salle de bain.
« T’as été violent tu sais… Très violent, ça te fera un sacré supplément.
- J’ai les moyens, t’en fais pas, soupira James d’une voix lasse. »
La pute avait des yeux trop grands et un corps qui accusait des années d’une vie lasse. Ayant fini sa toilette intime, elle s’avança dans la chambre et s’allongea aux cotés de James. Le regard de la fille se posa sur le dessin que James avait déposé sur la table de nuit avant de se déshabiller.
« Eh… Tu m’avais pas dit que tu connaissais Donovan Morow, c’est lui qui t’a laissé admirer sa collection ?»
L’instant d’après, la main de James serrait le cou de la pauvre fille, lui enjoignant de lui dire tout ce qu’elle savait sur ce Donovan Morow.

Il s’est avéré que Donovan Morow était un industriel retraité qui consacrait sa fortune à ses deux petites passions : les jeux sadiques avec les prostituées et la collection d’objets anciens aux réputations maléfiques. Enfin, c’est tout ce que la fille savait de lui. Elle ne l’avait eu qu’une fois comme client, et au vu de la lueur de terreur dans ses yeux, je me doutais qu’il n’avait pas exigé d’elle la simple passe habituelle. Apparemment le grand plaisir de ce cher monsieur consistait à ne pas informer les prostitués du traitement qu’il aimait à leur faire subir et de jouir de leur surprise et de leur terreur devant ses perversions. La fille n’avait jamais osé porté plainte : une de ses amies s’y était risquée, on l’avait retrouvé suicidée peu de temps après. Le gros problème pour atteindre Donovan résidait là : une résidence privée sous surveillance constante, et des relations, beaucoup de relations influentes dans des milieux peu recommandables. La fille me laissa sans même demander son petit cadeau. Et je m’endormais, la tête dans les étoiles de mon enfer personnel.

« Je flotte entre deux mondes dans une toile d’araignée géante est-ce le ciel au-dessus et l’enfer en-dessous ou peut-être l’inverse qui sait / cela importe peu / je sens que des crochets se plantent dans ma main gauche dans mon pied droit puis dans leurs opposés je me sens écartelé mes bras mes jambes veulent se détacher du reste de mon corps ce sera le cas dans quelques secondes 5 4 3 2 / non cela n’arrive pas / venu du néant auquel un filet de chair infini le rattache un nouvel être se tient devant moi le reliquat de son corps est ce filet de chair qui l’empêche de se perdre dans l’univers qui l’entoure et la partie de lui qui me fait face oh mon dieu / c’est une tête qui a été humaine qui en a les caractéristiques mais qui semble sculptée dans une argile meuble et que les six bras qui l’entourent passent leur temps à pétrir en long et en large de sorte que son visage se tord se déforme se défait sans jamais revenir à ce qui aurait été sa position initiale / ses lèvres aussi se distordent et comme dans un murmure extatique j’entends ces mots REJOINS-NOUS REJOINS-NOUS REJOINNOUS REJOINOUS REJOINOU RJOINOU... »

Int nuit. Le Drakkar Vaudou, une boîte tendance hardcore du centre de la ville. Un endroit plus ou moins licite où, à la tombée de la nuit, les bourgeois et les candides venaient jouer à se faire peur et à ressentir les délicieux frissons de l’interdit. Au centre de la salle principale, une cage en acier dans laquelle dansait une fille nue, les bras entourés de bracelets en cuir bardés de clous, un collier de pointes hérissées autour du cou. Sur les côtés, quelques couples vêtus d’habits noirs ou déjà dévêtus se fouettaient mollement, sans réelle conviction. Au plafond, suspendu par un harnais de cuir, un androgyne la bouche fermée par un bâillon. Accoudé au bar, des simili-punks, des putes au look gothique et des messieurs respectables qui tentaient vainement de camoufler une érection naissante. Tout un décorum savamment étudié pour donner l’illusion de la transgression au riche oisif, au fils de médecin respectable, à la fille de diplomate en goguette. Mais le vrai spectacle n’était pas au rez-de-chaussée.

Il était dans la 3ème salle du sous-sol cet espèce de gros porc vicieux, tout au fond de l’endroit le plus sordide de la boîte, une gamine d’à peine une dizaine d’année sur ses genoux. Il mattait un pauvre diable, un clochard appâté par l’argent sans doute, se faire littéralement écharper sur scène.

Le cadre était lugubre, le spectacle était pathétique et fascinant : un homme accroupi se faisait fouetter par un jeune homme vigoureux dont le corps enduit d’un pigment blanc le rendait semblable à un vampire ; les lanières du fouet était hérissées d’une multitude de petits clous, de pointes diverses et de minuscules éclats de verre, si bien que chaque coup arrachait non seulement des hurlements de douleur mais aussi une bonne partie de la peau du pauvre bougre qui se faisait châtier.

Je restais sans bouger quelques minutes qui me parurent des heures ; à en voir le sang qui ruisselait sur la scène, la « cérémonie » devait avoir commencé depuis quelques temps déjà. M’avançant un peu dans la pénombre, je fus en mesure de vérifier mes suppositions : en contrebas de la scène, soustrait à ma vue jusqu’à ce moment, un amoncellement de cadavres, une dizaine au moins, tous dans un état effroyable. Il semblait que l’enfer déchaîné ici par Morow n’eût pas de limite ; curieusement, alors que le reste de la boîte ne m’avait jusqu’alors semblé qu’un pitoyable pis-aller pour petits-bourgeois en mal de vivre, je commençais à considérer les choses sous un autre angle, et à rêver moi aussi de me retrouver sur la scène…

James se déplaça d’un pas de côté et s’assit sur l’un des fauteuils en skaï, tout près de la scène. Se mit à jouir avec la dizaine de convives du spectacle de la souffrance. A la différence que, là où les autres personnes présentes eussent rêvées d’être à la place du bourreau, lui se voyait à la fois victime et tortionnaire. Sa douce rêverie était bercée par les hurlements baroques de la fille qui venait de remplacer l’homme décédé sous les coups, fille qui comme de bien entendu avait une voix perçante. Une voix qui acheva de plonger James dans le sommeil.

« Le bras élastique qui se tord qui se tord / le bras élastique un fouet à la main / le bras élastique qui fouette mon corps / le bras élastique et je suis suspendu à un crochet de boucher qui me tient la tête en bas et me fait tourner à 360 degrés et le fouet pendu au bras, à ce bras, à mon bras, le fouet m’arrache la peau, mon sang qui jaillit, mon sexe qui se tend, mon sang qui s’écoule, mon sexe qui pulse impatient, mon sang qui est une mer infinie et rouge, et je jouis d’un orgasme salvateur et suicidaire alors que le fouet tombe à terre et que le bras / mon bras tente de s’introduire dans ma bouche pour saisir mon cœur / mes poumons / mes intestins et les tirer hors de moi / oh quelle douleur, quel plaisir, quelle chaleur en moi »

Le rêve était éloquent : j’étais prêt à devenir l’un des leurs. Mentalement du moins. Je voulais souffrir et faire souffrir. Je voulais la clé de la jouissance ultime. Lorsque que je me réveillai, mon pantalon était taché au niveau de l’entrejambe. Jamais encore je n’avais eu autant de plaisir. Mais alors que je regardais autour de moi, je me rendis compte que je n’étais plus dans là salle poisseuse où le sursaut du sommeil m’avait pris.

Int Jour - Une chambre luxueuse d’un château princier. Allongé sur le lit, James Bergson. En face de lui, assis sur une chaise, le toisant d’un regard à la fois admiratif et haineux, Donovan Morow.
« Comment se fait-il… Qu’est-ce donc qu’ils trouvent chez vous que je n’ai pas ? »
Encore groggy, James avait du mal à saisir ce que Morow laissait filer entre ses dents. Soudain, il se leva, et lui tournant le dos, commença à élever la voix.
« Cela fait des années que je les sers sans relâche, que j’organise orgie sur orgie sur orgie sur orgie en leur honneur, des années que des litres de sang pur furent versés grâce à moi pour eux. Mais jamais ils ne m’ont proposé cet ultime récompense qu’ils se proposent de vous accorder ! »
Donovan Morow se retourna énergiquement et se rua sur James, le saisissant à la gorge.
« Qu’est-ce qu’il y a en vous de si précieux ? Qu’est-ce qui les fait croire que vous pourriez être leur égal, qu’est-ce qui les empêche de penser que moi j’en serais digne ? »
Il était au bord de l’apoplexie. James lui demanda calmement :
« Comment êtes-vous au courant ?
- Mais que croyez-vous donc, que vous êtes le seul à qui ils apparaissent ? Sauf que vous ne les avez vu qu’en rêve ! Moi je les ai vu de mes yeux ! Je les ai appelé et ils ont répondu à mon appel ! Oh quelle joie ç’a été pour moi d’enfin contempler ces dieux, ces démons, peu importe, d’enfin me sentir comblé ! Mais quelle déception quand ils m’apprirent qu’ils ne me voulaient ni comme un des leurs ni comme l’un de leur « pensionnaires ». J’étais investi d’une mission autrement plus importante, entretenir leur culte et convertir un cercle d’initié pour rechercher de nouvelles sources de souffrances… »

Mais déjà, je ne l’écoutais plus. A ce moment, je venais juste d’apercevoir, dans une vitrine à l’épreuve des balles, une boîte. La boîte.

« Montrez-la moi… Je veux la toucher.
- Vous allez faire bien plus que la toucher, ricana-t-il mesquinement. Vous allez l’utiliser. Vous allez les rejoindre. Vous ne pouvez pas savoir à quel point je vous hais pour cela. Pour ce privilège qu’ils ne m’accorderont sans doute jamais. Mais soit. A une condition toutefois. Lorsque l’heure sera venue pour moi, je voudrais que vous intercédiez avec eux afin qu’ils m’accueillent, ne serait-ce que comme spectateur passif. La souffrance des autres est ma source de plaisir ultime et je sais qu’à leur côté je me sentirai enfin exister pleinement. »
Terminant son monologue, Donovan avait retiré avec force précaution l’étrange objet de son socle et le tendit à James.

Je me rappelle encore le moindre frisson qui me parcourut alors que je la tenais dans le creux de mes mains. La boîte de Pandore était entre mes mains. Je ne sais combien de temps je restai à la fixer, fasciné, hypnotisé. L’ignoble Donovan s’en était allé. Et finalement…

Int nuit : James au centre de la pièce. Le mécanisme entre ses mains se déstructure, se restructure. Les murs s’effondrent sans fracas. Des portes s’ouvrent sur le néant. James se voit entouré petit à petit par une assemblée. Les Cénobites. Tous réunis autour de lui. Comme pour une antique cérémonie païenne. James n’ose bouger.
« La boite… Tu as ouvert la boite. Nous voilà. »
Une ombre majestueuse s’avançait vers lui, découvrant dans un halo de lumière une face blanche bardée d’épingles et des manières aristocratiques. Le prince d’une autre dimension que James n’allait pas tarder à rejoindre.
« T u as trouvé le puzzle. »
James se reprit et annonça d’une voix forte.
« J’ai répondu à votre appel. »
Pinhead esquissa un sourire. Tout du moins, ce que James interpréta comme un sourire.
« Les ténèbres en toi dévorent ton âme, James Bergson. Les ténèbres en toi ont un incroyable pouvoir ; ta souffrance est un calice pur au sang duquel nous allons nous abreuver. Car parmi nous, James, parmi nous tu vas enfin trouver la place dont tu es digne. Et tu goûteras à la saveur de nos jouissances. »
Autour de James, les cénobites avaient disparu. Il était enveloppé d’un halo de ténèbres, et la face de Pinhead s’éloignait.
« Bienvenu, James Bergson, bienvenue.. »

Je n’ai plus la notion du temps. Je me suis enfin abandonné aux ténèbres qui me rongeaient. Je ne suis plus qu’un réceptacle de douleur. De douleur. Et de plaisir…

Epilogue

Donovan venait d’ouvrir la boîte de Pandore pour la dernière fois. Enfin, ce qu’il avait réclamé lui était accordé. Il venait de faire son entrée dans le monde de la souffrance orgasmique. Au paroxysme de la douleur, tiraillé dans sa chair et dans son âme par des instruments de tortures inhumains, il ne pouvait détacher son regard du cénobite qui lui faisait face. Son corps était à vif, celui d’un écorché. Ses mains et ses pieds étaient traversés de longs clous rouillés. Ses bras étaient comme ses jambes perforés de structures métalliques. Son sexe semblait avoir été arraché par une mâchoire inhumaine. Son torse était ouvert de l’aine au sommet de la poitrine et laissait voir des organes suintants et purulents. Comme si son corps était dévoré de l’intérieur depuis une éternité par un parasite. Sa colonne vertébrale était scindée en deux par une grande lame d’acier. Chaque pas lui coûtait une once de souffrance qu’il appréciait en passant sa langue sur des lèvres charnues. Car son visage était resté le même que celui de son existence humaine. Son visage était celui de James Bergson.
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  Blob marineavis de marine
Je t'avais promis que je serais la première à mettre mon commentaire, malheureusement, je me suis faite devancée !
Encore une fois, tu m'as surprise. Tu as su innover par rapport à tes autres nouvelles, ta narration est originale, on est absorbé par ton histoire ! Tes descriptions mettent mal à l'aise ; moi aussi, j'en ai fait des " grimaces d"horreur ".
Certains passages m'ont paru un peu brouillons mais globalement c'est très bien ! çà m'a donnée envie de revoir les films Hellraiser !
  Blob Tarnationavis de Tarnation
j'a pas tout entiérement saisis mais l'histoire est pas trop mal et contrairement aux films qui on suivit celui de Barker l'idée original est bien respécté


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