Vampyr ou l'étrange aventure de David Gray
Vampyr
Allan Gray arrive dans un village reculé où des forces sinistres semblent œuvrer. Peu après son arrivée, il est témoin d’événements pour le moins surnaturels : des ombres qui semblent se mouvoir indépendamment de leur sujet, des visions inquiétantes et oppressantes. Il rencontre Léone, la fille d’un riche propriétaire local, qui gravement malade. Cette jeune femme semble être sous l’emprise d’un vampire. Avec l’aide d’un médecin de la famille, il tente de venir en aide à la jeune femme, devant ainsi percer les mystères entourant la situation…
L'AVIS :
Vampyr est une adaptation libre de l’ouvrage « In a Glass Darkly », écrit par Sheridan Le Fanu et publié en 1872, un an avant sa mort. Dans la tradition du roman gothique irlandais, il s’agit d’un recueil de cinq nouvelles présentées comme étant rédigées par le Dr. Martin Hesselius, médecin du métaphysique. Elles tournent toutes autour de thématiques ayant trait au surnaturel, à l’occulte. Dreyer s’est inspiré de deux de ces nouvelles. D’abord, dans une moindre mesure, de « The Room in the Dragon Volant », nouvelle très courte. Cette dernière raconte l’histoire d’un homme tombant amoureux d’une comtesse énigmatique. Il séjourne dans un hôtel semblant être le lieu de multiples disparitions mystérieuses. L’inspiration concernant ce récit semble limité, mais réside dans une des scènes fortes du film, puisque dans cette nouvelle, le protagoniste se voit dans un cercueil et imagine être enterré vivant. La seconde nouvelle qui nous intéresse plus particulièrement est la dernière du recueil et l’une des plus longues : « Carmilla ». Il s’agit d’une des premières œuvres littéraires à explorer autant et de manière aussi formalisée le thème du vampirisme. En effet, avec sa publication en 1872, cette œuvre précède très largement Dracula, écrit par Bram Stoker et publié en 1897. Ce dernier sera très largement influencé par cette œuvre, au point de placer des références au sein de Dracula et Dracula’s Guest (qui a été initialement rédigé comme étant l’introduction de Dracula, mais retiré du manuscrit final, et publié bien plus tard, en 1914) : descriptions similaires entre les personnages de Laura et Lucy, Abraham Van Helsing et le Baron Vordenburg, etc. De façon plus générale, les deux œuvres mêlent constamment les thématiques du vampirisme sur fond de romantisme et de sensualité, bien que cette notion soit encore davantage marquée dans Carmilla.
De façon très succincte, Carmilla raconte l’histoire d’une femme, Laura, ayant été mordue dans son sommeil lorsqu’elle était enfant. L’histoire est racontée de son point de vue. Désormais jeune adulte, elle rencontre de façon fortuite une demoiselle ayant été recueillie dans son château suite à un accident de carrosse. Toutes deux se rendent rapidement compte qu’elles se connaissent déjà. Bien que sans cesse questionnée par Laura, Carmilla demeure très mystérieuse quant à son passé. Il ne s’agit pas de l’unique singularité de ce personnage. En effet, cette dernière ne participe pas aux prières communes (d’ailleurs, la moindre écoute de chants religieux accompagnant un cortège funèbre l’a met dans un état de rage certain), elle semble vivre davantage la nuit que le jour et pratique le somnambulisme… Toute la nouvelle fait état de leur profonde attirance l’une envers l’autre. Cet aspect ne revêt pas de subtilité, leurs échanges font régulièrement état de cette passion affirmée, de façon très ouverte. Il s’agit donc là des débuts de l’archétype du personnage de vampire lesbien, qui deviendra bien évidemment un cliché ultérieurement. Leur cohabitation au sein du château est perturbée par leur état de santé qui n’est pas au beau fixe. Elles semblent souffrir toutes deux, d’un mal différent, Laura étant bien plus atteinte, son état se dégradant progressivement. D’autres personnages évoluant aux alentours dudit château semblent souffrir du même mal que Laura. La nouvelle est également très marquée par la description de nombreux rêves, voir de cauchemars. La réalité et la fiction se fondent constamment, parfois au point où le lecteur peut légitimement se demander si les faits se sont produits, ou s’ils correspondent à un rêve effectué par l’un des protagonistes. Ce procédé fait largement écho au film, mais nous y reviendrons plus tard. La lecture de cette nouvelle est vivement recommandée pour les amateurs du genre. Elle pose les bases de la plupart des archétypes du genre : le vieux château, le vampire lesbien, l’aspect onirique et mystérieux du déroulé des événements, le romantisme désespéré. En plus d’être une référence, cette nouvelle et le recueil en général demeurent très modernes et accessibles. Sa lecture sera plus aisée que Dracula qui peut faire renoncer certains du fait de sa longueur. Dreyer en fait une adaptation très libre, respectant davantage l’atmosphère et l’esprit général de la nouvelle, que l’histoire a proprement dite.
Revenons au film qui nous intéresse, et en particulier à son réalisateur. Carl Theodor Dreyer, réalisateur et scénariste danois, n’en était pas à son premier film, puisqu’il réalisa 9 longs métrages avant Vampyr. Il est utile ici de mentionner en particulier « La Passion de Jeanne d’Arc », sorti juste avant ce dernier, en 1928. Ce film est généralement considéré comme son chef-d’œuvre – voir même un chef-d’œuvre de façon plus générale. Réalisé en France, il raconte l’histoire du procès de Jeanne d’Arc et de sa mise au bûcher subséquente. Cette production marque le début du tournant de Dreyer vers un style plus libre sur le plan artistique, faisant usage de plans peu conventionnels pour l’époque. Il a été l’objet de critiques éminemment favorables dès sa sortie, du fait de ses qualités artistiques et techniques indéniables, mais sur le plan financier, l’échec fût total. En conséquence, la Société Générale des films qui lui avait attribué un très large budget a alors rompu son contrat (mais distribua tout de même Vampyr sur le territoire français). Dreyer a donc dû chercher des financements par lui-même pour sa production suivante. Fort heureusement, Dreyer rencontra le Baron Nicolas de Gunzburg qui finança très largement le film, à condition d’y interpréter le rôle principal, sous le pseudonyme de Julian West. Ce dernier n’était pas véritablement un acteur, officiant plutôt dans le journalisme de mode. Un parallèle peut donc être réalisé avec le financement de "L’Âge d’Or" (1930) de Buñuel par Charles de Noailles. Vampyr n’a pas été sans poser de difficultés techniques à son réalisateur. Il s’agissait du premier film parlant de Dreyer, et a été l’objet de trois versions : en anglais, allemand et français (nous y reviendrons plus tard). D’ailleurs, les négatifs originaux ont été perdus, et la restauration (présente notamment sur l’édition Criterion) a été effectuée sur la base des tirages partiels des versions allemande et française.
Bien que parlant, Vampyr contient très peu de dialogues et l’essentiel de la narration est faite par l’usage de cartons. Ainsi, tout débute avec un de ces fameux cartons nous expliquant que nous allons suivre les étranges aventures d’un jeune homme s’appelant David (version française) ou Allan (versions allemande et anglaise) Gray. Ce dernier s’est plongé dans l’étude de l’occulte et des vampires. Obsédé par ces mythes, la frontière entre réel et surnaturel devient floue. Ses errances sans but le mènent ainsi dans une auberge isolée au bord de la rivière, dans le village de Courtempierre, nom inspiré d’un village situé dans le Loiret. L’adaptation de la nouvelle Carmilla étant très libre, ici déjà, avant même le début du film à proprement dit, des différences notables apparaissent : exit le château, notre protagoniste principal est un homme, qui en plus est bien au fait de la mythologie concernée. Dès son arrivée à l’auberge, Allan est déjà témoin de phénomènes pour le moins étranges : des ombres se déplacent indépendamment de leur source et un sentiment oppressant envahit l’espace. Dès le début du film, il est plongé dans un état situé entre le rêve et la réalité. Le style du film en soft focus vient appuyer cet état tout au long du métrage. La nuit venue, un vieil homme entre dans sa chambre. Il semble inquiet et murmure des paroles énigmatiques au sujet d’une jeune femme, disant à notre protagoniste qu’il doit être sur ses gardes. Avant de partir, il laisse un paquet portant l’inscription : « À ouvrir après ma mort. ». Le personnage du vieil homme n’est pas introduit et ne se présente pas – à l’instar des autres personnages du film – en plus de tenir des propos étranges, hors de tout contexte. Cette situation, combinée à la présentation de Gray comme étant focalisé sur l’occulte et le surnaturel, vient interroger le spectateur sur la véracité de la scène, comme de nombreuses autres. Cette dernière s’ancre-t-elle dans la réalité ou est-elle le fruit de l’imagination débordante de Gray ? Bien entendu, aucune réponse n’est apportée par le récit. Il s’agit là d’un constant est valable pour l’intégralité du film.
Gray quitte l’auberge et explore les environs. Il atteint un bâtiment où il aperçoit des silhouettes à travers les fenêtres. À l’intérieur, il rencontre les habitants : le vieil homme rencontré précédemment à l’auberge qui semble être le propriétaire du domaine, ainsi que ses deux filles : Léone et Gisèle. Léone est gravement malade, pâle et affaiblie, comme si une force maléfique drainait sa vie, lentement mais sûrement. Le vieil homme semble hanté par une menace non identifiée. Peu de temps après, il est assassiné par une ombre tirant une balle à travers une fenêtre. Léone quant à elle, voit son état empirer chaque nuit. Sa plus jeune sœur Gisèle, en bonne santé mais terrifiée, supplie également Gray de sauver Léone. Suite à la mort du vieil homme, Gray suit les instructions de la note figurant sur le paquet et l’ouvre. Il y trouve un livre. Un gros plan sur ce dernier révèle qu’il s’agit d’un ouvrage sur les vampires. Il donne des informations sur la mythologie afférente : les vampires sont des morts-vivants se nourrissant de l’énergie des enfants et des jeunes gens leur permettant de se régénérer. Des extraits du livre viennent parsemer le déroulé du film, apportant des informations supplémentaires au spectateur sur l’identification des vampires et la méthodologie à employer pour en venir à bout.
Gray explore un vieux moulin abandonné où il fait face à de nouvelles visions effrayantes. Les ombres l’assaillent et il semble perdre pied. Dans une des scènes les plus marquantes du film, il fait un cauchemar au cours duquel nous voyons sa silhouette fantomatique regarder son corps reposant dans un cercueil disposant d’une petite vitre au niveau de son visage. Son cercueil est ainsi transporté jusqu’au cimetière. Malgré ces visions, Gray retrouve sa forme physique classique, se retrouvant dans ce même cimetière. Il parvient à identifier le tombeau d’une vieille femme, Marguerite Chopin, qui est identifiée comme étant la vampire responsable des maux dont sont victimes les habitants de ce village, et plus particulièrement Léone. Il observe un serviteur du domaine ouvrir la pierre tombale reposant sur son tombeau. Il le rejoint afin de l’aider dans sa tâche. Le corps de Marguerite, semblant intact malgré le temps passé, repose dans un cercueil. En suivant les instructions du livre, ils enfoncent un pieu dans son cœur, mettant fin à son existence maléfique. La destruction de Marguerite libère instantanément Léone de son emprise. Elle commence à retrouver ses forces, et l’atmosphère pesante qui oppressait le domaine disparaît. Sur ce point, Dreyer rejoint à nouveau la nouvelle Carmilla, où le sort de Laura est également positif, mais dans les deux cas, il ne s’agit pas d’une résolution soudaine et totale, comme si rien ne s’était passé. Cependant, tout n’est pas terminé pour Gray : il doit encore sauver Gisèle, qui fût enlevée par des serviteurs de Marguerite. Dans une scène finale, Gray parvient à libérer Gisèle. Ils quittent ensemble le domaine sur une barque, dans un brouillard épais. Ils traversent un bois et trouvent la voie de la lumière, loin du brouillard, symbolisant ainsi la victoire du bien sur le mal. Le film se termine sur une note ambiguë, laissant planer le mystère sur la véritable nature des événements.
Dans une interview, Carl Theodor Dreyer indique que : « ce film est un rêve éveillé. Je n’avais pas de but précis, je voulais simplement faire un film différent des autres. J’ai – si vous voulez – voulu créer une nouvelle voie pour le cinéma […] J’ai essayé de mettre en avant une atmosphère sinistre. Quand les Américains veulent montrer quelque chose de terrifiant, ils montrent plein de sang […]. On ne voit pas de sang dans Vampyr, mais on peut le ressentir. On ressent le sang, le sinistre, et le mystère qui émanent de l’arrière de chaque scène ». L’absence totale de sang à l’écran n’est pas tout à fait véridique, mais dès le début, Dreyer faisait part de sa volonté de se démarquer et de recourir à des techniques expérimentales. Ce film s’inscrit donc davantage dans la lignée de Nosferatu (1922) et d’Häxan (1922) que d’une production plus commerciale et accessible comme Dracula (1931). Il serait cependant sans doute erroné de catégoriser ces films d’une manière trop rigide. En effet, le genre du cinéma d’horreur et fantastique n’était évidemment pas l’objet d’une multiplicité de catégories et sous-catégories bien établies à l’époque. Même en identifiant des productions plus expérimentales et d’autres plus classiques, certains films de l’époque comme Freaks (1931) ou encore Double Assassinat dans la Rue Morgue (1932) seraient difficiles à classer. Une chose est cependant certaine : la volonté d’expérimenter et de se démarquer de Dreyer pour Vampyr n’est pas restée lettre morte.
Le tournage s’est déroulé en France, du 1er avril 1930 jusqu’en octobre de la même année. Aidé du directeur photo Rudolph Maté, Dreyer n’a pas fait usage de studios, souhaitant mettre en avant le réalisme du film. Il alla jusqu’à utiliser de vraies toiles d’araignées pour le décor, poussant le souci du réalisme jusqu’aux moindres détails. La faible quantité de dialogues est le résultat de la concordance de plusieurs paramètres. Au-delà de la volonté même de Dreyer, le film n’a pas été tourné en prise de son directe. De plus, il a fait l’objet d’une réalisation en 3 langues, les dialogues étant le fruit du travail effectué en post synchronisation. Les dialogues visiblement exprimés par les acteurs ont donc été réduits, afin de limiter la nécessité d’effectuer trois prises d’une même scène, les acteurs devant « mimer » le texte dans les différentes langues. Seuls Julian West (David/Allan Gray) et Sybille Schmitz (Léone, seule actrice professionnelle du film) ont vu leur propre voix utilisée en post synchro. Comme indiqué plus tôt, Julian West n’était pas un acteur professionnel, mais Dreyer a su utiliser à merveille son jeu assez froid, sur la retenue. En l’absence d’un grand nombre de dialogues, la musique de Wolfgang Zeller joue un rôle crucial, contribuant à l’atmosphère générale du film. Elle y parvient en demeurant atmosphérique, sans grandiloquence, développant ainsi le ton menaçant du film. La post-production du film a été achevée à l’été 1931.
Tout le film semble décousu, le développement de l’histoire n’est pas linéaire et le montage n’a rien de classique. Le développement du scénario repose sur son caractère expressionniste, avec une esthétique propre au cinéma muet. La première a eu lieu à Berlin le 6 mai 1932. Pourquoi une date de sortie presque un an après sa réalisation ? Son distributeur allemand Universum Film AG (abrégé UFA) a souhaité repousser sa sortie, afin qu’elle soit postérieure à celles de Dracula (sorti le 14 février 1931) et de Frankenstein, quelques mois plus tard. Vampyr a également été un échec sur le plan commercial, comme sa production précédente. Échec très certainement « inévitable » compte tenu du caractère singulier du film, le rendant peu accessible. Décousu, surréaliste et onirique, il ne pouvait que déconcerter son public. Il partage évidemment la thématique des vampires avec Dracula, mais le parallèle s’arrête là, ce dernier étant éminemment plus grand public. Les réactions mitigées à l’issue de la première ont d’ailleurs poussé Dreyer à revoir son montage et raccourcir la durée du film, pour en venir à ses 73 minutes environ.
Vampyr est donc une production bien singulière, qui a participé très largement aux fondements du film de vampires, sans toutefois connaître nombre de successeurs alliant à la fois sa thématique et ses aspects expérimentaux et atmosphériques. Toutefois, peut s’inscrire dans cette lignée « Dracula : Pages from a Virgin’s Diary » de Guy Maddin, sorti en 2002. Il s’agit d’une adaptation en noir et blanc d’un ballet, et fait référence au cinéma muet du fait de son utilisation de cartons. À l’instar de Vampyr, il semble également être le théâtre de rêves éveillés perpétuels. Vampyr demeure donc inégalé, peu de productions parvenant à faire preuve d’autant de poésie, de créativité et de style, en particulier dans le genre du film de vampires qui peut parfois tourner en rond.