BEDEVIL
BEDEVIL
BeDevil est une trilogie d'histoires surnaturelles qui suit des personnages harcelés par des visions – réelles, remémorées ou imaginées. Ces récits contemporains voyagent de la pauvreté de l'outback Australien aux marécages troubles et pourrissants des îles, jusqu'aux docks de Brisbane. Ainsi, Rick, un jeune aborigène vivant près d'un marais sur l'île Bribie située dans le Queensland, est hanté par un soldat américain noyé dans des sables mouvants. Ruby et sa famille vivent dans une maison près d'une voie ferrée abandonnée depuis longtemps, mais où subsistent encore des apparitions fantomatiques. Enfin, Dimitri, un propriétaire peine à expulser les locataires d'un vieil entrepôt dont un couple décédé depuis des années, à moins que…
L'AVIS :
BeDevil est une œuvre singulière sortie en 1993 ayant marqué plusieurs premières fois : il s'agissait du premier long-métrage de Tracey Moffatt, vidéaste et photographe de métier, et du premier film réalisé par une femme aborigène d'Australie. Dans son œuvre, Tracey Moffatt explore les thèmes de l'identité, de l'effacement et de l'existence à travers trois courts segments mettant chacun en avant les aborigènes et le post-colonialisme, chaque récit revisitant des histoires de fantômes qui lui ont été transmises par sa famille métissée indigène et irlandaise. Bien qu'il ait été présenté en ouverture du programme « Un certain regard » au festival de Cannes en 1993, le film est tombé dans un relatif anonymat depuis lors. Toutefois, à l’issue du visionnage on comprend aisément pourquoi et on aurait envie de dire que « tout ce qui est rare, n’est pas forcément précieux » !
La première histoire, « Mr. Chuck », raconte celle de Rick, un jeune Australien hanté par l'esprit d'un soldat américain noyé dans un marais où une famille blanche construit un cinéma. L'expérience est donc vue à travers le regard d’un adolescent devenu homme qui se souvient de sa jeunesse et celui d'une femme blanche dont la famille a participé à la construction de la première route goudronnée d'Australie. Le tout est présenté sous la forme d'une série d'entretiens documentaires, ce qui renforce l'étrangeté du récit dans lequel on assiste donc à un enchevêtrement non pas de deux périodes temporelles, mais de trois, les deux narrateurs présentant un résumé maladroit et sinueux des événements de deux époques passées, ne donnant qu'une vague et imprécise impression de ce qui s'est déroulé, sans vraiment circonscrire clairement les événements. On y trouve, de plus, le souvenir insaisissable de Rick d'une menace encore plus grave que n'importe quel fantôme : un père ou un oncle invisible ayant abusé de lui et de ses sœurs, qu'on n'aperçoit que comme une silhouette menaçante. Mais cette séquence était-elle nécessaire ? Vous l’aurez compris, cette narration fragmentée présente l’histoire de manière si confuse qu'il est bien difficile de distinguer ce qui se développe sous nos yeux hormis une série d'impressions insolites. Ces sentiments d’étrangeté sont renforcés par des décors manifestement artificiels, avec des ciels peints en couleurs unies à quelques mètres des acteurs et un sol qui ne ressemble même pas à de la terre. Cela crée à la fois une impression théâtrale abstraite et nous plonge encore plus dans le baroque voire l’impressionnisme ! Toutefois, comment ne pas voir que les fantômes représentent le passé interférant avec le présent, d’autant qu’ils constituent une belle métaphore d’une triste histoire nationale liée à la colonisation des blancs continuant d’avoir un impact négatif sur la vie des aborigènes ?
Le segment suivant, « Choo Choo Choo Choo », reprend un propos similaire avec ce même style documentaire faisant des sauts dans le passé. Ruby, au présent, parle directement à la caméra et nous accueille avec son équipe de Netball dans son campement rural délabré où, il y a de nombreuses années, elle-même (jouée par Tracey Moffatt, la réalisatrice) et sa famille ont été tourmentées par une voie ferrée hantée. Encore plus abscons que le précédent, ce récit, en plus de donner l’impression d’avoir été tourné dans un décor de carton-pâte (cf. les rochers plus que bizarroïdes ressemblant à ce que des enfants fabriqueraient pour leur spectacle de fin d’année scolaire !), se permet même le luxe d’apporter une dose comique malvenue, avec un intermède semblable à une émission culinaire qui se termine par une dispute entre la Ruby du présent et Maudie, une vieille aborigène ne s’exprimant que dans sa langue natale à propos de la sauce à utiliser pour un plat à base de crustacés ! WTF ! Et puis c’est quoi sérieusement ce plan final avec le spectre d’une jeune fille aveugle sur des rails invisibles !?
On terminera (enfin !) par le dernier segment, « Lovin' the Spin I'm In », dans lequel Dimitri, un propriétaire blanc d’origine grecque (étant une assez importante communauté au pays des kangourous), tente de convaincre des investisseurs étrangers de financer le casino qu'il souhaite construire sur le site d'un entrepôt presque abandonné. Malheureusement, l'unique squatteur nommée Emelda, refuse de partir tant que les fantômes de son fils Beba et de sa maîtresse Minnie demeureront sur les lieux. Pendant ce temps, Spiro, le fils de Dimitri observe de sa fenêtre la situation avec stupéfaction, tandis que sa mère lui raconte l'histoire tragique des amants maudits. Nanti de protagonistes vains (la famille de Dimitri notamment) et aussi pénible que les précédents à regarder même si l’histoire paraît un peu plus claire (enfin…), ce court sera encore une fois consacré aux aborigènes, leurs problèmes économiques et sociaux, le racisme, la double identité, et il s’autorisera même d’y faire figurer un personnage tout à fait étonnant : une sorte de transsexuel ressemblant comme deux gouttes d’eau à Frida Kahlo ! Son rôle ? Pas compris !
Très stylisé et hyper-imaginaire, on ne peut nier ce que représente BeDevil : il remet en question les stéréotypes raciaux de la société Australienne et propose des histoires afin d’encourager la réflexion quant aux liens entre le passé et le présent, les gens et les lieux sur fond de post-colonialisme. Souvent comparé à "Kwaidan" avec ses récits de fantômes du passé devant nous aider à dépasser les ténèbres de notre propre monde, on en est pourtant très loin ! Effectivement, il est pour le moins agressivement inhabituel d’un point de vue visuel et scénaristique, si bien qu’il faut lutter sévèrement pour aller jusqu’à sa fin, ce qui n’est pas bon signe ! Les trois histoires sont alambiquées, déstructurées, alors que certaines scènes, qu’elles soient comiques ou dramatiques, sont carrément inutiles ! Enfin, il est clairement imparfait, pour la simple et bonne raison qu’il ne s'agit ni plus ni moins que d'un film d'anthologie, par définition inégal qui, en plus, ne fait même pas l’effort, hormis son sujet maintes fois rabâché, de mettre en place un fil directeur digne de ce nom !