Dracula (2025)
Dracula: a love tale
Après la mort tragique de son épouse, un prince du XVe renie Dieu et est condamné à devenir un vampire. 400 ans plus tard, un prêtre et un scientifique traquent un certain comte Dracula. Cet être immortel réapparaît dans une Europe crépusculaire, attiré par une jeune femme qui semble être la réincarnation de celle qu’il a jadis perdue. Le comte, tiraillé entre passion et prédation, sème la mort sur son passage...
L'AVIS :
Luc Besson qui adapte Dracula, c’était, sur le papier, une idée si baroque qu’elle pouvait accoucher d’un désastre absolu, ou d’un objet étrangement séduisant. Fort heureusement pour mes rétines blasées, le résultat penche plutôt vers la seconde option. Et s’il faut saluer une chose avant tout, c’est que le film, malgré ses grandes maladresses, n’est jamais ennuyeux. Le montage, parfois frénétique comme un BPM de techno des années 2000, nous entraîne sans relâche de cimetières en cathédrales, de souvenirs en hallucinations, avec une efficacité qui force, sinon le respect, au moins l’acceptation.
Loin de toute fidélité à l’oeuvre de Bram Stoker (à tel point qu’on pourrait parler d’appropriation artistique façon free-jazz vampirique), le film de Besson prend des libertés immenses avec le roman, et n’a pas la prétention, au moins, de les maquiller sous un vernis pseudo-intellectuel frelaté. Les puristes du matériau originel, dont je fais partie, pourront apprécier ce point. Et ce, surtout quand on repense à la titraille prétentieuse du film de Coppola, qui s’intitule Bram Stoker’s Dracula alors qu’il piétine l’œuvre originelle à coup de mièvreries et de Gary Oldman affublé d'un costume inoubliable pour de mauvaises raisons. Et puisqu’on parle de Coppola : oui, l’ombre de son film plane sur celui de Besson, mais les éléments repris tirent le film foncièrement vers le bas. La perruque grotesque de Dracula et la phase d’introduction frôlent l’auto-parodie.
Mais dès qu'on s'éloigne de ces éléments hérités (ou pillés) du Dracula de 1992, le film gagne en singularité et en intérêt. Christoph Waltz, en prêtre habité tout droit sorti de l’Exorciste, donne à chaque ligne un ton ironique et élégiaque. Caleb Landry Jones nous livre un Dracula fiévreux et sublime. Sa performance habite l’écran avec à la fois une intensité certaine et une fragilité presque douloureuse. On aurait souhaité pouvoir dire la même chose de Matilda De Angelis, mais chaque apparition de l’actrice évoque davantage une audition pour une série Netflix qu’un personnage tragique de roman gothique. Elle cabotine avec un tel aplomb qu’on en vient à se demander si son personnage n’est pas une satire involontaire. On en vient à sortir du film dès qu’elle apparaît. L’amour est éternel, mais les choix de casting ne le sont pas tous.
Venons-en aux quelques éléments les moins inspirés du film. Les gargouilles en CGI semblent s’être échappées de Hôtel Transylvanie pour devenir serviteurs de notre comte préféré. Leur présence numérique est non seulement inutile, mais activement contre-immersive, comme si Besson avait voulu rappeler qu’il n’a jamais vraiment su choisir entre le clip, le jeu vidéo et le film d’action mystico-métaphysique. À cela s’ajoutent quelques scènes excessivement théâtralisées, qui tranchent brutalement avec l’esthétique fluide et le rythme soutenu du reste du film. La scène du meurtre du prêtre en ouverture, particulièrement ampoulée, et surtout la fameuse scène des nonnes, empilées comme un totem de culpabilité chrétienne, frôlent le grotesque involontaire. Ces séquences semblent parachutées d’un autre film, ou d’un rêve embarrassant. Cela dit, sur la durée, ces écarts restent anecdotiques et font partie des éléments moins heureux qui tirent le film vers le bas, sans pour autant l’abattre.
Il est important de juger ce film à l’aune de ce qu’il est. Il n’est pas prétentieux. Il ne cherche ni à réinventer le mythe ni à en proposer une relecture intellectuelle. Il offre un divertissement honnête, stylisé, parfois maladroit, mais toujours tenu. Il se regarde avec plaisir, avec une forme de curiosité amusée, et une conscience claire de ses limites.
Comparer ce film à celui de Coppola pour le dénigrer serait le méjuger : ce sont des démarches artistiques différentes. Et Coppola lui-même, rappelons-le, n’est pas exactement au sommet de la subtilité, malgré ce qu’en dit l’opinion rétroactivement embellie. L'aspect romantique du film n'est pas une innovation de 1992 non plus : tout le marketing autour de l'adaptation de 1931 reprenait ce thème, les affiches arborant la tagline : “the strangest passion the world has ever known”, et le film a vu sa date de sortie fixée à la Saint Valentin.
Et puis enfin, il faut le dire : Dracula n’est pas un personnage moral. Il est animal, mélancolique, possessif, égoïste. S’attendre à ce qu’il respecte Mina, à ce qu’il la “choisisse”, qu’il la “libère”, ou encore qu'il évite de la faire souffrir selon une grille de lecture contemporaine relèverait d’une incompréhension profonde du personnage, et d’un anachronisme critique gênant. Mina, dans cette version, n’est qu’un mirage, une sorte de fantôme du désir, et c’est dans cette superficialité même qu’elle est cohérente avec le monde que construit le film. L’analyse féministe serait ici hors-sujet, comme une sociologue de plateau télé venue disséquer un opéra wagnérien.
Dracula : a Love Tale n’est ni une œuvre majeure ni une faute de goût totale. C’est un film pop-gothique, possédant des fulgurances visuelles bien que mal équilibrées, mais porté par des interprètes solides. Il n’a pas la prétention du Coppola, et c’est certainement ce qui le sauve. Il ne restera probablement pas dans l’histoire du cinéma vampirique, mais il méritera toujours mieux que les sarcasmes pré-mâchés de certains en panne d’individualité et en quête de respectabilité. Un Besson imparfait mais galvanisant.