Green knight - the
Green knight - the
Sir Gawain, neveu téméraire et têtu du roi Arthur, se lance dans une quête audacieuse pour affronter le chevalier vert éponyme, un gigantesque étranger à la peau émeraude qui met à l’épreuve le courage des hommes. Gawain doit ainsi affronter des fantômes, des géants, des voleurs et des comploteurs qui feront de son voyage une quête d’identité lui permettant de prouver sa valeur aux yeux de sa famille et de son royaume en affrontant son plus grand adversaire...
L'AVIS :
Il y a dans The Green Knight quelque chose d’un rêve d’hiver, entamé dans les vapeurs d’un feu de bois et poursuivi à travers des landes mouillées, des forêts dormantes, des châteaux au silence feutré. Le film ne se regarde pas comme une aventure, mais comme une épreuve intérieure. Une fable archaïque et troublante, qui fait du vert non pas une couleur rassurante, mais l’ombre végétale de la mort, du pourrissement, et de l’attente.
S’inscrivant dans une veine de fantasy symboliste et minimaliste, The Green Knight déploie son récit dans un univers brumeux, païen, peuplé de visions étranges — bien loin des canons épiques du genre. Il est d’autant plus regrettable qu’un tel objet de cinéma n’ait pas eu droit à une sortie en salles en France, s’éclipsant presque silencieusement sur une plateforme au moment de sa diffusion. Car c’est un film qui appelle l’immersion, le grand écran, le silence partagé.
David Lowery adapte ici le poème médiéval Sir Gawain and the Green Knight — mais il en tire autre chose qu’un simple récit arthurien. Il délaisse la gloire pour le doute, la chevalerie pour l’identité vacillante. Dev Patel, dans le rôle d’un Gauvain encore sans légende, erre dans un monde où les lois du mythe supplantent celles de la morale.
Le film s’ouvre sur une veille de Noël. Une salle de banquet, un trône vieilli, une assemblée au seuil du basculement. Et l’apparition d’un être végétal venu réclamer un échange : un coup pour un coup, une promesse tenue dans un an. Sans réfléchir, Gauvain décapite son adversaire — qui se relève, ramasse sa tête, et lui sourit. Le pacte est scellé.
Le film puise dans le poème anglais du XIVe siècle, Sir Gawain and the Green Knight, classique de la "matière de Bretagne". Récit d’épreuve morale autant que de merveilleux, le texte original met déjà en scène l’ambiguïté, le pacte, la tentation et la vertu mise à l’épreuve. Mais Lowery s’éloigne du ton allégorique pour creuser une matière plus trouble, introspective, quasi mystique.
Il y introduit des motifs christiques absents du texte d’origine : Gauvain est filmé comme une figure sacrificielle, tentée, crucifiée dans son propre orgueil. L’image du martyre hante plusieurs séquences, jusqu’à faire de son chemin un calvaire — non pas rédempteur, mais vertigineux.
Dans le poème comme dans le film, le vert est ambivalent : couleur de la nature, certes, mais aussi de l’étrange, du diabolique, du surnaturel. Lowery en fait une teinte omniprésente, du velours des tentures au pourrissement du bois, du paysage au chevalier lui-même, végétal et inquiétant. Le vert devient ce qui croît et ce qui ronge, ce qui enveloppe et ce qui remplace.
Chaque étape du voyage de Gauvain est marquée par une confrontation symbolique : la maison hantée d’une jeune femme décapitée, le château d’un seigneur chasseur aux règles mouvantes, la traversée d’une vallée peuplée de géants nus, figures silencieuses comme des dieux oubliés. Un renard parlant l’accompagne, double rusé ou conscience externe. Tous ces êtres ne guident ni ne piègent : ils testent, déplacent, déstabilisent.
Gauvain n’affronte pas des ennemis, mais des formes — des échos, des présences. Le merveilleux ici est dérangeant, non spectaculaire. Il agit par suggestion, comme un rêve dont on se réveille plus lourd que soulagé.
Loin de tout héroïsme hollywoodien, The Green Knight dresse le portrait d’un homme qui veut être à la hauteur, mais ne sait ni comment ni pourquoi. Il cherche l’honneur comme on cherche un rôle à jouer, dans un monde où tout semble déjà écrit pour les autres. Fils d’une mère sorcière, neveu d’un roi mourant, amant hésitant d’une prostituée, Gauvain est toujours décentré, toujours en déficit d’identité.
La force du film est de faire de cette vacuité un terrain de projection : le spectateur s’y perd comme dans un cauchemar médiéval. Les figures féminines — la mère (interprétée avec une gravité rituelle par Sarita Choudhury), l’amante Essel (Alicia Vikander, à la fois candide et lucide), la Dame du château (Vikander encore, double troublant) — renvoient toutes à des rôles impossibles à endosser. Femme, tentatrice, guide, juge : elles prolongent l’instabilité de Gauvain, qui ne sait plus s’il doit être fils, amant, ou chevalier.
David Lowery conçoit son film comme une procession. Le rythme lent, presque cérémoniel, ne cherche jamais à divertir mais à submerger. La photographie de Andrew Droz Palermo évoque les enluminures ternies par le temps, les tableaux flamands dans lesquels le réel vacille, rongé par la symbolique. Le film regorge de plans fixes, de mouvements lents, de jeux d’ombres et de lumières qui isolent Gauvain comme un corps en suspens, toujours en attente de sa vérité.
La bande-son, signée Daniel Hart, mêle cordes, voix humaines et dissonances — comme un chant religieux dévoyé. Il y a une forme de vertige dans cette mise en scène : tout semble figé, mais tout se décompose lentement. Le film s'étire comme une prière païenne, parfois éprouvante, souvent envoûtante.
Lowery joue avec les temporalités. Le futur possible est montré, puis retiré. Le spectateur assiste à ce qui pourrait être une vie, avant qu’un seul mot n’efface tout : « Now, off with your head. »
The Green Knight ne délivre aucune leçon, aucune morale claire. Il propose autre chose : un abandon. Celui des certitudes, des récits tout tracés, des quêtes héroïques. Il questionne la manière dont les hommes (et les récits) se construisent autour du mensonge, de la peur de mourir, du besoin d’être admiré. Et il suggère que le courage, au fond, consiste à faire face, non pour triompher, mais pour accepter.
La dernière image, suspendue, n’est ni une victoire ni un échec. Elle est la possibilité d’un choix : celui d’assumer sa vulnérabilité.