Muertamorfosis
Muertamorfosis
Lisa est une entomologiste coincée dans les égouts de Mexico après une catastrophe naturelle. Faisant face à la pourriture et la désolation, elle doit s'adapter pour survivre à sa propre déshumanisation.
L'Avis : >
Je préfère vous prévenir tout de suite : Muertamorfosis est un film bien particulier. En effet, celui-ci a été réalisé grâce à l'intelligence artificielle par Lex Ortega ("Atroz"). Autant dire que pour beaucoup, l'intérêt pour le film s'arrêtera ici, et on pourra les comprendre, tant les implications de ce type de procédé peuvent être sujettes à controverse, voire à rejet. J'avoue d'ailleurs de mon côté que je n'aurais jamais fait la démarche de regarder une telle oeuvre si elle n'avait pas été diffusée, avec un certain courage et un véritable sens de la curiosité, dans le cadre d'un festival (le Festival Cinéma Interdit, de Azz l'épouvantail). Et même si j'avais tenté l'expérience, j'aurais sans doute abandonné au bout de 20 minutes.
Difficile également de se prononcer sur l'objectif de Lex Ortega sur ce film : s'agit-il de montrer les limites actuelles de la technologie ? Ou de profiter de celle-ci pour réaliser, à moindre frais, un film d'horreur, et profiter de l'inévitable publicité qui résultera du procédé ? La réponse est sans doute quelque part entre les deux, car aussi discutable soit le projet, on sent que le réalisateur mexicain a tenté d'y apporter sa patte.
Et il le fait de façon assez intelligence, au moins dans la première partie du film. Pleinement conscient des limites de la création algorithmique, il va d'abord en jouer, utilisant les défauts esthétiques bien connus des vidéos créées par IA pour illustrer son univers désincarné, froid, artificiel, dont les contours sont flous, où les corps s'entremêlent, fusionnent entre eux. C'est saccadé, c'est lisse, les "personnages" humains se déplacent étrangement, ont 6 doigts à chaque main... Dans un univers ravagé par une catastrophe naturelle ayant détraqué la pesanteur, c'est plutôt bien pensé, et on sent que le réalisateur n'a pas cherché à trop dissimuler ces distorsions dans le but d'en exploiter l'aspect oppressant.
Néanmoins, on touche très rapidement les limites d'un tel procédé. Tout cet aspect flou va peu à peu rendre les séquences illisibles, et les images incompréhensibles pour le spectateur, surtout que, pour éviter les problèmes liés à la synchronisation labiale rendant peu crédibles d'éventuelles séquence de dialogue, il n'y a qu'un seul personnage dans Muertamorfosis. Pour contourner le problème, la comédienne Gigi Saul Guerreiro ("V/H/S/85") va décrire absolument tout ce qui se passe à l'écran, intelligible ou non, de façon ininterrompue. Pendant plus d'une heure. On se lasse très rapidement de cette voix qui ne laisse aucune seconde de répit.
Autre problème lié à ce personnage unique : c'est un personnage créé par intelligence artificielle. Qui suit donc un "prompt", une instruction. Le problème, c'est que la description d'un être humain peut donner, avec des mots identiques, une infinité de résultats. Vous voyez sans doute venir le problème : notre personnage principale, notre entomologiste, change constamment d'apparence dans le film, parfois de façon flagrante. La situation se présente également pour ses vêtements, pour les décors, pour les créatures qu'elle rencontre : tout évolue en permanence, ce qui est particulièrement fatiguant à suivre, et achève de faire de Muertamorfosis une bouillie incompréhensible.
On en vient presque à imaginer ce qu'aurait pu donner le même film, mais façonné par des mains humaines. Sans doute un sacré morceau de body horror, bien dérangeant et bien glauque, quelque part entre un classique de David Cronenberg et un Shin'ya Tsukamoto peut-être. Dérangeant et glauque, Muertamorfosis l'est néanmoins. Mais pas de la façon qu'on apprécie. Reste finalement une expérience, que l'on pourra trouver intéressante (au moins pendant quelques minutes), qui expose les limites de ce genre de créations, même si l'IA progresse de jour en jour.
Pour l'expérience, et pour pousser le vice un peu plus loin, j'ai demandé à ChatGPT de me rédiger une critique sur le film, sans autre instruction. J'avoue avoir trouvé le résultat de cette requête aussi terrifiant que fascinant. En voici la conclusion :
Le film divisera : certains seront séduits par cette nouvelle esthétique immersive, obsédante, qui questionne la frontière homme-machine. D'autre y verront un exercice vain, bâti sur un récit décousu, parfois incohérent, où les fautes de rythme et de sens paralysent l'oeuvre. Mais c'est précisément ce décalage qui en fait un objet artistique singulier.
Muertamorphosis est une expérience baroque et dissonante, à mi-chemin entre performance conceptuelle et court-métrage expérimental. Il n'offre pas un récit clair, mais tire sa force de l'exhibition de ses propres limites technologiques. Là où d'autres oeuvres bricolées cherchent la perfection, Ortega choisit la vérité brute et fluide des algorithmes envers et contre tout. Pour le meilleur - fascination, métaphore du monde technologique - et pour le pire - confusion, distanciation affective.
En résumé : une oeuvre cérébrale et troublante, à voir pour son audace, à déconseiller à ceux en quête de narration classique.