Affiche française
Négriers - les | Addio zio Tom | 1971
Affiche originale
Négriers - les | Addio zio Tom | 1971
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oui
Musique de

Négriers - les

Addio zio Tom

Une ballade musicale s'élève tandis qu'un hélicoptère se pose au cœur d’une plantation du Sud. Presque instantanément, il devient évident que l'action se déroule au début de XIXème siècle dans le sud des Etats-Unis. La caméra se resserre sur deux esclaves, élégamment vêtus, ouvrant les portes d'un salon raffiné. Les hommes derrière la caméra sont présentés aux invités comme des journalistes italiens (Jacopetti et Prosperi, bien que non nommés) organisant une enquête sur l'esclavage. Au fur et à mesure que les personnages autour de la table sont présentés, chacun partage sa vision du catholicisme, de l'Europe et, surtout, du système de l’esclavagisme...

Négriers - les | Addio zio Tom | 1971

L'AVIS :

Le cinquième film de Jacopetti et Prosperi est peut-être leur plus audacieux. Il constitue cependant une suite logique, pour eux du moins, à « Adieu Afrique », film riche des aspects les plus saisissant et les plus « exploiteurs » du genre mondo et accusé d’un racisme post-colonial à peine voilé.

Avec le séminal « Mondo Cane », le duo avait non seulement enrichi le monde du documentaire, mais aussi créé une manière inédite d'analyser le monde, une nouvelle « réalité » façonnable à la manière d'un journaliste qui construit son récit. Jacopetti et Prosperi ne se contentaient plus de montrer leur propre version du monde moderne. Ils mélangeaient, dans un maelstrom d’images et de sons, des séquences authentiques et en inventaient d'autres de toutes pièces.

Ayant ainsi durablement brouillé la frontière entre réalité et fiction, il leur est devenu nécessaire de la détruire complètement. Ce qu’ils firent dans ce film. Ici, la réalité historique se fait fiction documentaire, la fiction historique se fait réalité documentaire.

Le cinéma Mondo, tel que cultivé par Jacopetti et Prosperi, présente les tabous visuels d’alors (et donc la réalité) comme un divertissement. Ces tabous étaient auparavant présentés sous forme de courts segments faciles à assimiler, teintés souvent d’une forme d'humour, dans « Mondo Cane » et sa suite, permettant aux spectateurs de savourer le frisson de la transgression tout en conservant une certaine distance et donc une sécurité.
Les Négriers, en revanche, n'offrira aucune sécurité à son public, bien obligé, de se confronter à des séquences entières de cruautés, d’inhumanités et autres joyeusetés , à peine « adoucit » par la merveilleuse partition musicale de Riz Ortolani.

Le film est souvent accusé d'être un film d'exploitation pur et simple. Cette accusation n'est pas totalement infondée, mais elle occulte les ambitions plus nobles du film. Il nous propose une reconstitution qui se veut historiquement fidèle du traitement des esclaves, de leur arrivée sur des navires surchargés à leur vie dans les plantations. Le narrateur cite parfois des extraits de documents historiques pour confirmer l'exactitude des événements à l'écran, qui dépeignent les dures réalités de la traite négrière, naissance, mort, sexualité, « fonctions corporelles » y sont présentés sans détours, et ces images heurtent bien évidemment le spectateur.

Les Négriers se débarrasse du récit explicatif du cinéma documentaire et des justifications narratives du cinéma de fiction, laissant ainsi le spectateur appréhender ces images sans les repères habituels. La répulsion suscitée par l'aspect visuel du film n'est surpassée que par la technique la plus ingénieuse de Jacopetti et Prosperi : laisser les personnages s'exprimer eux-mêmes.

Cela est particulièrement vrai dans l'une des plus longues séquences du film, où un professeur expose ses « théories scientifiques » sur l'infériorité des Africains et décrit les méthodes barbares qu'il utilise pour les « étudier » et les « traiter ». En donnant la parole à cet homme, ses pratiques apparaissent d'autant plus atroces qu'elles ne relèvent pas d'une simple cruauté aveugle, mais bien d'une logique « scientifique » et destiné à générer du profit. Les questions posées par les journalistes invisibles renforcent l'impact de cette ignominieuse scène.

Enfin, dans un film réputé, à juste titre, pour son caractère provocateur, aucun élément n'est plus controversé que sa conclusion. Le film nous transporte à l'époque contemporaine (1971), et se concentre sur un militant noir dont la lecture de la prose de l’esclave et « dirigeant » d’une grande révolte en 1831, Nat Turner, est interrompue par des Blancs s'amusant sur la plage.

Malgré ces distractions, il se plonge dans l'œuvre, imaginant avec force les actions de Nat Turner et sa propre révolution violente. La réalité de ces soulèvements modernes reste ambiguë, bien que leur caractère hyper-symbolique les relègue apparemment au domaine du fantastique. Ces scènes constituent une conclusion d'une puissance impressionnante. La représentation d'un soulèvement noir contre les Blancs aura sans doute glacé le sang des spectateurs dans le sillage du Mouvement des droits civiques des années soixante, mais cette conclusion relève davantage de la catharsis que de la provocation.

Les films Mondo de Jacopetti et Prosperi concevaient le monde comme un système fondamentalement binaire : civilisé/non civilisé, cause/effet. En faisant symboliquement « payer » les horreurs de l'esclavage aux Blancs, la boucle binaire se referme pour les cinéastes comme pour les spectateurs.

Largement ignorée des universitaires, elle n'est généralement mentionnée que pour son contenu considéré uniquement comme crapuleux et commercial, lorsqu’elle n’est pas carrément ignorée. Or, force est de constater que Jacopetti et Prosperi ont créé l'une des œuvres les plus complexes et exigeantes du cinéma.

« Les Négriers » est sans doute la plus grande réussite du duo, une expérience cinématographique incendiaire, à tout le moins, inégalée à ce jour, qui a pour mérite principal de renvoyer « ad patres » la vision romanesque de l’esclavage sur pellicule véhiculée jusqu’alors par Hollywood.

Négriers - les | Addio zio Tom | 1971
Négriers - les | Addio zio Tom | 1971

* Disponible chez LE CHAT QUI FUME
Dans l’édition du Chat qui Fume (sorti fin 2024 mais épuisé depuis lors), le film nous est proposé dans ses trois versions (Le montage américain (en anglais) de 2h03, le montage italien (en italien) de 2h15, le montage français de 1h19 avec son doublage d'époque). Si le montage français s’avère anecdotique, ceux dit « américain » et « italien » n’ont pas nécessairement, ni les mêmes séquences, ni le même montage, ni les mêmes commentaires. Il s’avérera donc judicieux, au spectateur putatif, de s’infliger les deux versions si tant est qu’il puisse tenir le choc devant des images souvent d’une rare abjection.

Bande-annonce
Note
4
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Lionel Jacquet