Couleur de la grenade - la
Sayat Nova
Un poète ouvre un livre. Des femmes manipulent des étoffes. Du sang coule. Des grenades s'ouvrent. Des moutons regardent passer les instants avec la plus grande indifférence.
Un homme prie. Un autre homme meurt. Quelqu’un pose. Tout le monde semble savoir exactement ce qu’il fait. Et nous, beaucoup moins. Bienvenue dans La Couleur de la Grenade.
L'AVIS :
Il y a des films qui racontent une histoire, de manière plus ou moins linéaire. Et puis il y a The Color of Pomegranates. Disons-le immédiatement : si votre conception du cinéma repose sur le principe selon lequel un film doit raconter une histoire intelligible, Sergueï Paradjanov risque de vous faire passer une heure vingt assez inconfortables.
Paradjanov entreprend quelque chose qui, sur le papier, paraît relativement simple : évoquer la vie de Sayat Nova, poète arménien du XVIIIe siècle. Une existence de poète, de musicien, puis de religieux, que le cinéaste aurait pu transformer en biopic historique assez convenu. Il a fait précisément l'inverse : pas de biographie traditionnelle, pas de psychologie expliquée, pas de succession de dialogues destinés à nous signaler que attention, ce personnage est amoureux maintenant. Le spectateur n’est jamais pris par la main. Paradjanov transforme l'existence de Sayat Nova en une succession de compositions visuelles, presque indépendantes les unes des autres, exempts de dialogues, ou quasiment. Le film est organisé en tableaux correspondant aux différents âges et épisodes de la vie du poète. Et c'est là que commence le véritable tour de force.
Paradjanov semble avoir décidé qu'une caméra pouvait parfaitement rester immobile et laisser les objets et les hommes faire tout le travail. Il ne filme pratiquement jamais de manière conventionnelle. Il compose un tableau. Les personnages sont placés frontalement dans le cadre, les tissus sont disposés avec une précision maniaque, les couleurs répondent aux matières, les objets et les gestes prennent une importance démesurée. Ainsi, une grenade n'est plus simplement une grenade. Un tapis n'est plus simplement un tapis.
Pire encore, lorsque quelqu’un étend une étoffe, il faut commencer à se méfier. Il est alors fort probable que Paradjanov soit en train de nous expliquer quelque chose sur la vie, la mort, l'amour ou encore la condition humaine sans avoir jugé nécessaire de nous fournir un quelconque mode d'emploi. Le réalisateur revendiquait d'ailleurs cette conception du plan comme une image fixe qui possède malgré tout une profondeur et une dynamique internes. Le résultat est sidérant. Chaque plan semble avoir été composé pour pouvoir être extrait du film, encadré et accroché au mur. Sauf qu'au musée, normalement, le tableau ne saigne pas.
Il faut cependant comprendre ce que représente ce film dans son contexte. Sayat Nova est une figure majeure de la culture arménienne, dont on ignore généralement tout avant de s’intéresser au film. Il écrivait notamment en arménien, en géorgien et en azéri. Paradjanov cherche à faire entrer un homme dans un patrimoine visuel, religieux et culturel. Dans l'Union soviétique de la fin des années 1960, cela peut être légèrement compliqué. Paradjanov ne donne évidemment pas au spectateur soviétique une biographie pédagogique d’un grand poète arménien. Il lui donne un objet aussi culturel que non identifié, profondément enraciné dans une identité particulière, rempli de références religieuses, de symboles et d'une esthétique qui refuse soigneusement les conventions du réalisme soviétique.
Les autorités de Moscou trouvent le film hermétique et exigent des modifications. Le montage est repris, certaines séquences et intertitres sont modifiées, et le nom même de Sayat Nova disparaît du titre. Le poète devient donc, administrativement parlant, une grenade. Il fallait tout de même un certain talent bureaucratique pour regarder un film pareil et conclure : « Très joli, mais pourriez-vous faire comprendre davantage au spectateur ce qu'il doit comprendre ? » (ou quoi que ce soit, d’ailleurs). Paradjanov, lui, avait manifestement décidé que le spectateur pouvait se débrouiller tout seul (et on l’en remercie).
Il faut aussi parler de Sofiko Tchiaoureli. Elle interprète plusieurs personnages et participe pleinement à cette étrange sensation d'un monde où les identités sont moins importantes que les symboles. Elle devient tour à tour présence masculine, féminine, sacrée ou simplement énigmatique. Les acteurs ne participent même pas à du théâtre filmé, ils deviennent des éléments de la composition. Ils sont immobiles, ils regardent longuement l’objectif. Et, soudain, sans aucun dialogue, une image nous frappe. C'est précisément là que Paradjanov est exceptionnel : il fait confiance à l'image, et au spectateur en quelque sorte. Ce qui, il faut l’avouer, est devenu extrêmement rare dans une production qui ne laisse que trop peu de place à l’interprétation.
Il serait cependant trop réducteur de n’aborder le film que par le prisme esthétique. Derrière cette splendeur se trouve aussi l'histoire d'un artiste qui va payer très cher son indépendance. Le film est achevé en 1968 et se heurte rapidement aux autorités soviétiques. La version destinée à circuler plus largement est remontée. Différentes versions du film circuleront ensuite, ce qui explique notamment les différences de durée selon les copies que l'on peut voir aujourd'hui. Ce n'était que le début des ennuis pour Paradjanov. Après La Couleur de la Grenade, ses rapports avec le pouvoir deviennent catastrophiques. Il sera arrêté en 1973 et condamné à plusieurs années de prison. Sa carrière sera ensuite sévèrement entravée. Il y a donc quelque chose d'assez beau et ironique à voir un régime qui voulait probablement des œuvres facilement interprétables produire involontairement l'un des films les plus ininterprétables de son époque.
The Color of Pomegranates est un film qui ne vieillit pas parce qu'il n'a sans doute jamais appartenu à une époque. Il ne ressemble presque à rien. Il n'est ni véritablement expérimental, ni documentaire, ni biopic, ni film historique, ni film religieux. Il n’est rien de cela mais aussi tout cela à la fois. Et sans doute autre chose encore. C'est le genre de film qui donne envie de chercher pendant des heures ce que signifie tel objet, pourquoi telle couleur revient, pourquoi tel geste est répété. Puis, après une heure de recherches, on finit par comprendre qu'on doit regarder le film une seconde fois. Le cinéma de Paradjanov est sans doute plus à aborder comme une langue étrangère qu’une énigme à interpréter. Il faut cesser de vouloir traduire chaque mot.
La Couleur de la Grenade est une œuvre courage, aussi radicale que magnifique. Un film qui raconte la vie d'un poète sans vraiment le faire, qui transforme la biographie en iconographie et le cinéma en galerie de tableaux. Une œuvre qui peut laisser perplexe avant de vous cueillir avec une image dont vous ne savez absolument pas quoi faire, sinon la garder en tête. C'est peut-être cela, le plus beau compliment qu'on puisse faire à Paradjanov : plus de cinquante ans après sa réalisation, personne n'a vraiment réussi à refaire ce film ou à s’en approcher. Et ça, dans l'histoire du cinéma, c'est plutôt bon signe.