Black metal veins
Black metal veins
Le quotidien d'un groupe de Black métal intoxiqué à l’héroïne...
L'AVIS :
Lucifer Valentine, nom indissociable des cinq volets de la saga Vomit Gore, probablement la série de films la plus extrême jamais réalisée, devenu au fil des années un véritable objet de spéculation et de fantasme morbide sur Internet, notamment auprès de la Gen Z moraliste en quête de personnalités "problématiques" pour satisfaire leur syndrome du sauveur et combler leur crise existentielle. Même si la controverse autour de sa brillante série faustienne sur la perdition de femmes de petite vertu boulimiques a contribué à sa renommée dans le cinéma extrême, la performance sanguinolente et vomitive ne fut jamais son unique projet. Avec "Black Metal Veins", Lucifer Valentine abandonne le simulacre pour se confronter à une horreur beaucoup plus ancrée dans le réel. Et c'est précisément ce qui rend ce film plus éprouvant, et plus dévastateur encore que n'importe quel Vomit Gore.
Ce n'est pas un documentaire sur les dangers de la drogue, mais carrément un documentaire intimiste sur ce qu'il reste d'un être humain lorsque la drogue a déjà gagné, et sur les conséquences psychologiques, ontologiques et émotionnelles qu'elle imprime dans une vie, un corps et un esprit jusqu'à les rendre méconnaissables.
Les junkies, tous issus de la scène black metal, défilent un à un devant la caméra. Leur phrasé naturel d'une crudité désarmante, leurs regards vitreux, leur stoïcisme désenchanté, leur absence totale de volonté, cette impression constante qu'ils n'attendent plus rien de leur misérable existence, composent un portrait d'une brutalité viscérale presque insoutenable. On ne décèle chez eux aucune envie de vivre ou de s'en sortir, seulement un abandon funeste et conscient. Comme si leur drogue n'était plus un échappatoire pour fuire la réalité, mais un moyen de consentir à leur propre disparition, de s'abandonner entièrement à leur mal-être déjà entré en phase d'agonie.
Mais Lucifer Valentine n'enregistre pas uniquement les paroles. Il capture aussi les innombrables prises de substances illicites qui se succèdent en gros plan. Une lumière brûlante, un silence contemplatif, une mise en scène voyeuriste qui pousse la curiosité malsaine à épouser l'attrait morbide. La caméra observe les corps qui basculent dans un état second, les actes charnels qui franchissent parfois la limite de la légalité, les régurgitations dans les toilettes lorsque l'organisme décide de rejeter ce qu'on lui a injecté, les clopes qui s'enchaînent, les seringues qui s'invitent dans les veines, les gorgées d'alcool qui accompagnent leur trip. Et quand c'est filmé par Lucifer Valentine, le malaise permanent devient de plus en plus intense. Nous sommes à mille lieues du documentaire larmoyant et pédagogique qui répète que "la drogue, c'est mal, m'voyez". Non, "Black Metal Veins" refuse toute posture éducative. Il ouvre simplement la porte d'un enfer pestilentiel, d'un quotidien gangrené, malmené et lentement nécrosé par l'addiction. Face à une telle frontalité, même "Requiem for a Dream" semble presque devenir une mignonnerie kitsch et enfantine.
Pas d'échappatoire, aucun espoir en vue, aucune coupe salvatrice, aucune censure.
Même les interventions de certains membres de leurs familles ajoutent une nouvelle couche de crasse et quelques pièces au puzzle chaotique de leur existences devenues insipides. Les images de parties anatomiques ravagées, monstrueuses et répugnantes achèvent de détruire ce qu'il pouvait encore subsister de romantisme autour de l'autodestruction.
L'un des membres du groupe décédera d'ailleurs durant la période de tournage. Et le quotidien des survivants continuera sans aucun changement. Comme si même la mort avait fini par perdre toute capacité à interrompre la toxicité de leur routine. Impossible de ne pas repenser à Amera LaVey, muse décadente des Vomit Gore, disparue dans des circonstances similaires au cœur d'une affaire liée aux dealers. Chez Lucifer Valentine, la fiction semblait déjà contaminée par le réel. Mais ici, le réel dépasse définitivement toute fiction.
Ce qui frappe également, c'est l'absence totale de solidarité. On ne ressent ni véritable affection ni amitié entre eux. Ce groupe se retrouve régulièrement, mais assume lui-même que les liens qui les unissent existent essentiellement par l'opportunisme de trouver de la came, de se défoncer ensemble, et d'attendre que la journée passe dans un appartement devenu un mausolée puant.
Le parallèle avec le black metal apparaît alors comme une évidence. Cette rage intérieure, cette déception permanente envers un monde dans lequel ils n'ont jamais trouvé leur place semblent chercher refuge dans un plaisir artificiel où la réduction assumée de leur espérance de vie transforme la dopamine en un véritable cancer psychologique, utile à leur autodestruction progressive et mélancolique.
Formellement, Lucifer Valentine ne renonce jamais à son identité. Les prises d'images voyeuristes, le montage erratique, la musique doomesque écrasante et cette esthétique immédiatement reconnaissable, techniquement très proche de celle des Vomit Gore, amplifient encore la dimension dramatique et profondément inquiétante de cette misère humaine. L'ambiance devient rapidement insoutenable. Le voyeurisme entraîne le spectateur dans une malsanité morbide et inconfortable. Certaines scènes sont si difficiles à observer qu'elles provoquent presque instinctivement l'envie de détourner le regard. Peu à peu, ces junkies cessent même de ressembler à des êtres humains. Ils deviennent des résidus humains aux anecdotes tout aussi dégradants que leur état de santé. Des morts-vivants ambulants, des fantômes d'eux-mêmes, des ombres déambulant dans les couloirs d'un foyer funeste, errant dans la sédentarité sans le moindre espoir de retrouver la paix, ni même l'idée d'un esprit sain dans un corps sain. Ils sont foutus. Ils le savent. Et ils s'en foutent. Leur meilleur ami, c'est leur came.
Bref, vous l'aurez compris, que ce film testamentaire n'est autre que le témoignage profondément pessimiste d'une agonie lente et irréversible, celle d'un groupe d'amis noirci par la fièvre d'une rage latente, consumé par un lâcher-prise mortifère dont seule la Faucheuse semble encore pouvoir les libérer. Une expérience d'une violence psychologique exceptionnelle, presque impossible à recommander, mais tout aussi impossible à oublier.