Phallacies

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Depuis des décennies, le cinéma d’horreur a fait du corps féminin son terrain de jeu favori, souvent sous le prisme du regard masculin. En tant que spectatrice et critique, habituée à analyser ces dynamiques, je me suis souvent exposée sur cette asymétrie. Pourquoi le corps des femmes est-il autant mis en scène, disséqué et érotisé, tandis que la nudité masculine reste taboue, censurée ou tournée en dérision ?

Si l’horreur a parfois utilisé le corps masculin comme moteur narratif ( Bad Biology, One Eyed Monster, Pervers! , Soul Vengeance ), jamais encore une anthologie entière ne s’était consacrée au sujet avec autant d’audace.

C’est là qu’intervient PHALLACIES , un projet aussi gonflé qu’ambitieux, mené par Jon Devlin et Domiziano Cristopharo . Figures bien connues du cinéma underground, ces réalisateurs partagent une même obsession : déconstruire les tabous liés au corps masculin et repousser les limites de la censure. Surnommés « Penis Guys » dans leurs pays respectifs, ils ont toujours intégré la nudité dans leurs œuvres, non pas comme un simple outil de provocation, mais comme une véritable forme d’expression artistique et politique. Leur rencontre était inévitable… et leur affrontement créatif a donné naissance à PHALLACIES .

Autour d’eux, des réalisateurs venus du monde entier — Poison Rouge, Jack Mulvanerty, Cory DeAn Cowley, Slade Wilson, Pete Lankston, David Stojan, Brock Bones, Jake Valentine et Adam Ford — ont décidé de mettre sur la table un sujet rarement traité avec sérieux… ou plutôt, jamais abordé sous cet angle précis.

Phallacies | Phallacies | 2024

L'AVIS :

Les segments de PHALLACIES – Une descente en enfer, un pénis à la main

EXODUS (Adam Ford)
Dès le début, Exodus donne le ton d’un film unique en son genre. Un homme se réveille et découvre qu’il est devenu aveugle. Mais la cécité n’est pas le vrai problème… c’est la position de ses yeux. Disons simplement qu’il ne regardera plus jamais son entrejambe de la même manière.
Le concept lui-même est absurde et totalement improbable, ce qui le rend hilarant. Mêlant horreur corporelle et humour noir, le segment s’épanouit grâce au ridicule de son postulat, avec une révélation finale qui pousse l’absurdité encore plus loin.

KORYBANTES (Jack Mulvanerty)
Un changement de ton radical. Korybantes est violent, brut et presque expérimental. Point de récit classique ici, juste une séquence de plans oscillant entre contemplation inquiétante et frénésie destructrice. L’automutilation est dépeinte avec une brutalité implacable, ne laissant aucune place au réconfort.
La mise en scène joue sur les contrastes : des moments de silence pesant ponctués de scènes crues de violences corporelles, filmées avec un réalisme troublant. Un segment à la fois dérangeant et hypnotisant, clairement destiné à un public habitué à l’horreur extrême.

DAPHNE (Poison Rouge)
Daphné explore avec une profondeur troublante la dysphorie de genre, un conflit interne déchirant vécu par un homme en quête d’une identité qui échappe à sa propre perception du corps. À travers un prisme à la fois intime et brutal, le segment plonge le spectateur dans l’angoisse de celui qui se débat avec une vision fragmentée de soi. Le personnage central vit une confrontation constante entre les attentes sociales et son désir de s’affirmer autrement, dans une lutte silencieuse entre son corps et son esprit.

À travers des scènes visuellement marquantes, le film met en lumière l’inconfort d’un corps qui semble étranger, l’intensité de la souffrance interne, et l’angoisse de ne pas pouvoir se conformer aux normes imposées. Le personnage fait face à une transformation de son identité, où la douleur physique et psychologique s’entrelacent dans une quête pour se redéfinir. Daphné n’est pas seulement une exploration du genre, mais un voyage perturbant au cœur de l’introspection, où la tension entre désir, identité et auto-acceptation crée une atmosphère aussi captivante qu’inquiétante.

SHUNGA (Cory DeAn Cowley)
Inspiré des shunga , estampes érotiques japonaises, ce segment transforme le plaisir en malédiction. Après s’être laissé aller à ses fantasmes en admirant ces œuvres d’art anciennes, un homme réalise qu’il a éveillé quelque chose… et pas seulement son excitation.
Ce film s’inspire fortement du genre J-horror , avec une tension croissante avant de culminer dans une séquence cauchemardesque. L’influence de The Grudge et de The Ring est évidente, mais Cory DeAn Cowley y ajoute une touche personnelle et troublante.

MADHEAD (Pete Lankston)
Un artiste hanté par ses propres créations sombre peu à peu dans la folie. Madhead est un voyage surréaliste où l’esprit torturé d’un homme se matérialise en visions cauchemardesques.
Tourné en noir et blanc, l’atmosphère oppressante du segment est amplifiée par des effets de distorsion et des transitions abruptes, créant une expérience progressivement troublante. Sans doute l’un des segments les plus cauchemardesques de l’anthologie.

UNGLORIOUS HOLE (Slade Wilson)
Un homme entre dans un glory hole à la recherche d’une expérience anonyme… mais il va rapidement réaliser qu’il a signé pour bien plus que ce qu’il imaginait.
Ce segment est à la fois grotesque et sinistre, jouant habilement avec l’humour noir et l’horreur corporelle. Slade Wilson ne cherche pas à choquer gratuitement, mais plutôt à explorer une angoisse viscérale liée à la vulnérabilité et à l’inconnu. Court, intense et avec un final qui marque les esprits.

SLUT (Jake Valentine)
Avec Slut, on plonge dans un univers oppressant et introspectif. Noir et blanc, mise en scène minimaliste et une atmosphère pesante qui semble écraser le protagoniste.
L’histoire est volontairement cryptique, et c’est ce qui la rend fascinante. Le spectateur est laissé dans une incertitude permanente, tandis que des images brutales et dérangeantes s’enchaînent. C’est l’un des segments les plus réussis de l’anthologie, où l’angoisse existentielle se mêle à une horreur pure et viscérale.

SUCK (Brock Bones)
Un vampire qui ne mord pas dans le cou… mais dans un endroit bien plus intime.
SUCK détourne les codes du film vampirique avec une ironie mordante (sans mauvais jeu de mots). La réalisation ultra-saturée contraste avec l’aspect habituellement gothique du genre, et le film joue énormément sur la sensualité détournée vers le grotesque. Un segment court mais efficace, qui ne laisse pas indifférent.

PUNCHING THE CLOWN (Jon Devlin)

Ce segment m’a vraiment mis sur les nerfs… et pas seulement parce qu’il est terrifiant. Ma coulrophobie n’a certainement pas aidé !
Filmé en noir et blanc dans un style rappelant l’expressionnisme allemand de l’époque du muet ( Nosferatu , Le Cabinet du docteur Caligari ), ce film raconte l’histoire d’un clown psychotique qui kidnappe une femme pour en faire son jouet, une histoire d’une violence inouïe. Le clown est terrifiant, avec des mouvements étranges et inhumains qui le rendent encore plus dérangeant. Heureusement, la fin offre un rebondissement satisfaisant.

ECHOES OF ECSTASY (David Stojan)
Un homme regarde un film BDSM… et ce qui commence comme un divertissement décontracté prend une tournure bien plus sombre. Le grain de la VHS renforce l’aspect interdit, mais malgré l’atmosphère inquiétante, c’est le passage que j’ai le moins apprécié.

VENUS REBIRTH (Domiziano Cristopharo)
Après avoir cultivé une plante étrange, un homme développe une connexion de plus en plus troublante avec elle. Ce qui commence comme une simple fascination devient rapidement une obsession intime… et son corps commence à changer.

Venus Rebirth fusionne sensualité et horreur corporelle dans une atmosphère envoûtante, saturée de couleurs hypnotiques et de détails symboliques. Les kanji , omniprésents à l’écran, semblent annoncer un processus inéluctable, une transformation aussi sublime qu’inquiétante. Cristopharo brouille les frontières entre désir et mutation, livrant un segment où l’humain et le végétal s’entrelacent de manière irréversible.

Conclusion : PHALLACIES et la révolution du genre

Si PHALLACIES dérange, ce n’est pas seulement par ce qu’il montre, mais par la manière dont il bouscule nos repères sur la représentation du corps et la censure.

Le cinéma d’horreur a toujours été un espace où l’on explore les interdits. Mais s’il a souvent exploité le corps féminin comme objet de désir ou de supplice, il a longtemps laissé le corps masculin en marge, soit tourné en dérision, soit dissimulé. Ici, ce rapport est inversé, et c’est précisément ce qui provoque un inconfort : l’homme n’est plus spectateur, il devient lui aussi un corps vulnérable, soumis aux mêmes mécanismes de fascination et de destruction.

Avec PHALLACIES , Jon Devlin, Domiziano Cristopharo et leurs collaborateurs livrent un film qui ne s’excuse pas d’exister. Loin d’être une simple provocation, cette anthologie ouvre une brèche dans un genre qui, sous couvert d’extrême, obéit encore à des normes bien établies.

En poussant la transgression jusqu’à ce point, PHALLACIES met en évidence une vérité simple, mais dérangeante : l’horreur n’a jamais eu de problème avec la chair. Ce qui la dérange, c’est le regard qu’on lui porte.

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Bande-annonce
Note
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Delphine Greffier