Blight of Humanity
Pesthauch der Menschlichkeit
Une promenade dominicale à travers le paysage de fin d'été mène non seulement à un petit lac, mais aussi au gouffre de l'existence humaine. La domination et l'oppression, la supériorité et l'humiliation servent à une prétendue « incarnation »...
L'AVIS :
Réalisé par Marian Dora, Blight of Humanity suit la voie thématique de Der Verlangen der Maria D. (Learning of Maria D.), tant et si bien que ces deux œuvres semblent converser continuellement. Là où Maria D. explorait déjà une forme de destruction intime liée au désir, à l’isolement et à la déchéance émotionnelle, Blight of Humanity développe cette approche encore davantage. Le film laisse presque tomber toute idée de soulagement narratif pour s’enfoncer dans un vécu de gêne continuelle, où les figures humaines semblent évoluer dans une sphère déjà vouée à la ruine.
Chez Marian Dora, la violence n’est jamais présente seulement pour choquer. Elle fonctionne comme une extension corporelle du mal-être psychique et éthique des personnages. Dans Blight of Humanity, cette méthode atteint probablement une de ses cimes les plus extrêmes. C’est sans doute un de ses films les plus difficile à visionner, la gêne ne provient pas uniquement des images directes, mais de cette impression perpétuelle d’être enfermé dans un atmosphère voir monde où toute humanité semble en train de se désagréger.
Le lien avec "The Yearning of Maria D." est fondamental pour saisir Blight of Humanity. Les deux films ont d’ailleurs été conçus comme un diptyque, et cette connexion se manifeste même directement à l’écran : dans The Yearning of Maria D., Maria regarde par la fenêtre et aperçoit les personnages de Blight of Humanity. Ce détail instaure un lien subtil mais crucial entre les deux créations, comme si elles évoluaient au sein d’un même espace mental et émotionnel. Les deux films partagent une préoccupation commune : la dégradation progressive de l’individu, tant sur le plan physique qu’émotionnel. Tandis que The Yearning of Maria D. se concentre davantage sur une détresse intime liée au désir amoureux et à la dépendance affective, Blight of Humanity transpose cette logique vers quelque chose de plus violent et dégradant.
Alors que Maria D. conservait encore une nuance de mélancolie presque romantique dans sa façon de filmer le désir et la souffrance, Blight of Humanity paraît beaucoup plus distant, plus désespéré et plus agressif. Le film semble éliminer toute possibilité de répit émotionnel. Même les rares instants de tranquillité donnent l’impression d’être souillés par quelque chose de profondément malsain.
Cette continuité thématique renforce l’idée que Marian Dora ne cherche pas seulement à choquer, mais à construire une réflexion sur la décomposition humaine. Chez lui, le corps devient souvent le reflet direct de l’état mental des personnages. Les blessures, la saleté, la dégradation physique ou les images de mort ne sont jamais isolées du reste du film : elles participent à une vision du monde profondément nihiliste.
Le film se concentre principalement sur trois figures : Marietta (Marietta Fiori), Verus (Johnatan Maria von Gross) et Frak (Jörg Wischnauski). Toutefois, Marian Dora évite presque complètement la construction psychologique traditionnelle. Les personnages se manifestent avant tout par leurs actions, leurs attitudes et les dynamiques de pouvoir qui s’établissent graduellement entre eux.
Verus se présente comme la présence la plus préoccupante du long métrage. Il exerce une emprise singulière, presque protectrice à certains instants, mais perpétuellement teintée d’une cruauté glaciale et déconnectée de l’humain. Il donne l’apparence de celui qui dirige ou façonne Frak, comme si ce dernier imitait un exemple qu’il ne saisit jamais complètement lui-même.
Frak porte précisément une caractéristique très troublante dans sa façon d’être. Il semble plus candide, plus instable sur le plan affectif, parfois presque limité intellectuellement dans ses échanges avec Marietta et avec son environnement. Mais Marian Dora confère à cette candeur une dimension profondément inquiétante, car elle n’engendre jamais d’innocence. Au contraire, le film révèle petit à petit comment cette curiosité élémentaire pour le corps, la douleur et le contrôle se transforme en quelque chose de monstrueux.
À de nombreuses reprises, Frak semble examiner le corps de Marietta avec un intérêt presque juvénile, comme s’il découvrait un élément qu’il ne saisit pas totalement. Cette approche intensifie le malaise de certaines séquences, car le film associe sans cesse fragilité, emprise et une absence complète de repères éthiques.
Marietta devient alors le cœur de cette spirale destructrice. Comme Maria dans The Yearning of Maria D., elle est montrée comme un personnage dont on efface peu à peu l’identité. Plus le film avance, plus elle semble n’être qu’un corps soumis aux désirs et aux visions des autres.
Cette façon de la filmer sert directement le sujet principal du film : l’effacement lent de l’humanité. Marian Dora montre des personnages qui ne peuvent pas créer de vrais liens affectifs. Tout se fait par le contrôle, la curiosité malsaine, la violence ou la destruction. La fin du film porte cette idée à son comble. Marian Dora met côte à côte des images très dures du corps de Marietta et celles d’un cochon empalé vivant. Ce montage rappelle volontairement la manière radicale de films comme Cannibal Holocaust. Mais chez Marian Dora, cette violence ne semble pas juste faite pour choquer.
La scène agit surtout comme un mélange brutal entre l’homme et l’animal. Le montage efface toute limite entre les deux. Il renforce l’idée que les personnages ont perdu toute empathie et toute conscience morale. L’être humain n’est plus qu’une chose parmi les autres. C’est sans doute un des moments les plus éprouvants du cinéma de Marian Dora, précisément parce qu’il va au-delà de la violence purement visuelle. Le malaise provient de ce que le cinéaste tente de dépeindre psychologiquement : un univers où la douleur finit par devenir un spectacle dénué de sens, regardé avec une distance presque scientifique.
Cette façon de faire éclaire également pourquoi Blight of Humanity demeure pour plusieurs un de ses films les plus troublants. Le long-métrage ne cherche jamais à établir un écart avec ce qu’il dépeint. Il enferme sans cesse le spectateur dans un sentiment de saleté morale, de chagrin et de déclin humain.
Même certains court de Marian Dora ont déjà cette aptitude à engendrer un profond malaise émotionnel, mais Blight of Humanity amplifie cette sensation davantage. Là où d’autres œuvres extrêmes peuvent paraître fabriquées ou provocatrices, celle-ci conserve quelque chose de profondément oppressant et quasi nihiliste.
Le film se démarque visuellement d’une partie du reste de la filmographie de Marian Dora. À la différence des endroits souvent associés à son cinéma, comme les zones étouffantes, sales ou urbaines, le film se déroule ici dans des décors extérieurs, ruraux et presque sauvages.
La nature occupe une place primordiale dans le film. La végétation, la terre et les éléments naturels traversent les espaces ouverts, lumineux, où les personnages se promènent. Cette méthode crée un contraste extrêmement perturbant avec ce qui est affiché à l’écran. Le réalisateur ne filme pas l’horreur dans l’obscurité ou dans des endroits déplorables, mais dans un cadre vivant et presque apaisé en apparence.
Ce contraste est précisément ce qui accentue le malaise. La violence et la déshumanisation se manifestent dans un environnement naturel qui pourrait presque être paisible sans les individus qui y habitent. Le film suggère donc un retour à quelque chose de primitif, où les comportements humains perdent graduellement toute structure sociale ou morale.
Blight of Humanity se démarque également de The Yearning of Maria D grâce à son esthétique très extérieure. L’un projette cette souffrance dans un espace ouvert, brut et rural, là où l’autre elle était plus axée sur une souffrance intérieure, enfermée et intime. On dirait que le monde est en train de se décomposer plutôt qu’on ne prête pas attention à ce qui se déroule devant nous.
Marian Dora utilise régulièrement la lumière naturelle et de longs plans sur les paysages pour évoquer une étrange sensation de calme. Cependant, ce calme devient rapidement oppressant, car il se confronte en permanence au comportement des personnages et à la violence qui est présente dans le film.
Blight of Humanity divisera énormément, comme c’est souvent le cas avec le cinéma de Marian Dora. Il y a ceux qui penseront que c’est un film purement provocateur, et d’autres que c’est une œuvre profondément nihiliste et radicale sur la souffrance humaine. Peu importe la perception du film, il est difficile de nier qu’il a une identité très forte.
Même si de nombreux films extrêmes se terminent par une succession de scènes choquantes, Blight of Humanity maintient une véritable cohérence thématique. Tout dans le film semble être centré sur la même idée : la chute de l’être humain.
Après la vision du film The Yearning of Maria D., on peut presque dire que le film est une extension encore plus sombre des thèmes déjà présents dans cette œuvre. Le lien narratif discret et l’opposition esthétique entre les deux films les rendent directement liés. The Yearning of Maria D. demeure plus enfermé dans une souffrance intérieure et intime. Alors que Blight of Humanity met en scène cette souffrance dans un cadre extérieur, rural et presque sauvage. Il y a eu plusieurs critiques qui ont souligné cet obstacle entre l’intériorité de Maria D. et l’approche plus ouverte et organique de Blight of Humanity. Marian Dora pousse sa réflexion sur l’aspect sombre du désir, de la solitude et de la décomposition émotionnelle encore plus loin.
Ce n’est pas un film agréable à voir, ni même un film que l’on ‘apprécie’ au sens habituel du terme. Mais C’est précisément cette aptitude à susciter un profond inconfort émotionnel qui rend Blight of Humanity si inoubliable dans la filmographie de Marian Dora.