Voyage to Agatis
Reise nach Agatis
Un couple tourmenté embarque sur un bateau privé pour une virée en mer. Avant le départ, ils décident de venir à l'aide d'une jeune femme, qui se joint à eux. Ce qui devait être une escapade dépaysante au sein de paysages bucoliques devient lentement un théâtre de l’abjection. L’homme au gouvernail ne les mène nulle part, si ce n'est à leur déchéance à tous...
L'AVIS :
Il y a des films qui ne se regardent pas, mais qui se traversent, voire se subissent, comme une sorte d’état pathologique. Des films qui ne se contentent pas d'exister dans un coin de notre mémoire, mais qui s’incrustent en nous, comme une infection ou un rêve fiévreux dont on ne sort pas indemne. Voyage to Agatis, signé Marian Dora, appartient à cette famille très restreinte de visions insoutenables, qui fonctionnent en dehors du langage narratif, de la morale, du bon goût ; voire même en dehors du cinéma, peut-être. Bon, c’est le cas pour la plupart de ses productions, il faut l’avouer. Cela étant, il s’agit ici d’une œuvre parfaitement construite, au service des plus bas instincts.
Le film s’ouvre dans un silence presque cérémoniel (ce qui est ici aussi une constante du réalisateur). Un couple, interchangeable, sans nom, sans histoire, se prépare à passer quelques jours de vacances au cours desquels ils en profiteront pour effectuer une petite virée en bateau en tête à tête. Avant même d'embarquer, les tensions entre nos deux protagonistes sont palpables. Ils rencontrent une jeune femme visiblement en détresse, ayant besoin d'effectuer un voyage similaire au leur. Pour convaincre, elle use ostensiblement de ses charmes de façon très lourdingue, ce qui bien évidemment agace Madame. L’homme visiblement intéressé insiste pour qu'elle les accompagne, au grand dam de sa femme. A ce stade, dès les premiers instants du film, les personnages semblent plantés, de façon un peu caricaturale : une jeune femme prétendument en détresse qui est prête à tout, un mari qui n’a que faire de sa femme, et cette dernère, un brin soumise puisqu’in fine elle accepte la chose. Cela étant, et c'est l'une des forces de ce film, les personnages vont tous évoluer, au-delà de toute moralité. Aucun n'est irréprochable. Ceci permet d'avoir une évolution subtile des personnages, induisant des montagnes russes émotionnelles chez le spectateur. Exit ici les personnages intégralement positifs pour qui le spectateur éprouve de l’empathie de façon continue et linéaire.
Dora filme nos trois protagonistes avec une distance clinique, presque comme s'il s'agissait d'un documentaire sublimé. Ils ne sont pas les héros d’un drame, mais les cobayes d’un rituel. On assiste pas à une montée dramatique qui irait crescendo, mais à une lente descente aux enfers. Dora laisse tout pourrir. Littéralement. Le film progresse comme un cadavre se décompose. La mer est omniprésente, mais jamais romantique : c’est une étendue suffocante, qui enferme les personnages dans ce quasi huis clos. Il n’y a aucune échappatoire, ni physique, ni psychologique. Il y a une ironie dans le fait que ce voyage ait lieu sur un petit yacht, ultime symbole de la réussite capitaliste, du tourisme de luxe, de l’entre-soi financier. Dora s’en empare comme d’un cercueil flottant. Le décor, loin d’être neutre, est une prison à ciel ouvert. La mise en scène est rigoureuse et presque ascétique, avec ses plans fixes étirés jusqu’à l’écoeurement. On est au bord du mutisme par moments, mais un mutisme où chaque silence est une claque que le spectateur se prend dans la gueule.
Et puis, bien sûr, vient la dernière partie du film : celle que trop de spectateurs horrifiés réduisent à son contenu « extrême ». C'est d'ailleurs là le drame du « cinéma extrême » en général, trop souvent réduit à ses scènes chocs, alors que nombre de productions présentent des qualités significatives, tout n'étant pas à mettre dans le même panier, mais je digresse. Voyage to Agatis est l'un des films les plus accessibles de Marian Dora sur ce plan. Graphiquement le moins démonstratif, tout en étant l'un des plus prenant émotionnellement. Tout le film est une lente agonie qui mène à une fin où les sévices sont irréversibles. Oui, tout y est. Mais ce n’est pas de la provocation puérile. C’est une radicalité éthique. Marian Dora filme la destruction en la sublimant. Le corps n’est pas là pour être érotisé, mais pour être réduit à sa matérialité la plus brute. Chair, sang, excréments, urines, vomissures, sperme : voilà les vrais dialogues du film.
L’abjection atteint un tel point de saturation qu’elle finit par se transmuer en poésie, aidée par la photo du film, typique du réalisateur. Une poésie de la déréliction, du refus. Le spectateur, s’il reste jusqu'à la fin, n’est plus témoin : il devient complice, et sans doute un peu victime aussi. Ce n’est pas du cinéma extrême, mais une prise d’otage morale. Ce n’est pas du cinéma, tout court. C’est une attaque frontale contre tout ce qui rend le cinéma confortable. C'est tout le génie de Marian Dora, que l'on retrouve dans la plupart de ses productions. Le film ne cherche pas à émouvoir, mais à tuer quelque chose en nous. Le confort. La distance. Le cynisme, peut-être.
Et puis il y a le titre : Voyage to Agatis. Agatis n’est ni une île, ni un port, ni un lieu identifiable. Le mot sonne comme un écho métaphysique, un lieu de l’esprit. On peut y entendre "agathos", “bon” en grec ancien, l'ironie est plaisante. L'ironie concerne aussi le terme du voyage, car ce n’est pas un voyage vers un ailleurs, mais vers un néant. Il n’y a pas de destination. Seulement le trajet et sa déliquescence. Une ligne droite dans le vide.
Voyage to Agatis est une sorte de cri silencieux, une œuvre nihiliste qui hait le spectateur autant qu’elle se hait elle-même. Marian Dora ne cherche pas à provoquer, mais à abolir. Il ne filme pas la transgression comme spectacle, mais comme une vérité documentaire. Une vérité ignoble, implacable, sans salut, sans issue. On en sort vidé, souillé et épuisé. Et pourtant, au fond de cette noirceur, une forme rare de lucidité : celle qui ne promet rien, ne sauve rien, mais montre, sans fard, la grande pourriture du monde. Une expérience à la fois haïssable et essentielle, à condition d’accepter de s’y perdre, totalement.
* Disponible en DVD (vostf) chez TETRO VIDEO, avec 3 courts-métrages de Marian Dora en bonus et un interview de Thomas Goersch
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