Kraken
Kraken
Après des disparitions inexpliquées, cinq jeunes veulent en avoir le cœur net, en entrant dans une tour abandonnée d'une cité, d'où nul ne peut s'échapper...
L'AVIS :
Le film Kraken est un des meilleurs slashers de tous les temps selon moi. Je l'affirme sans trembler et ça va être très simple d'expliquer pourquoi. Tu ricanes intérieurement, mais comme tout autre cinéphile narquois, tu seras incapable de me contredire avec objectivité.
Dans un premier temps, à moins d'être un nostalgique des vidéo-clubs ou un bisseux acharné, impossible de nier que le slasher est le sous-genre le plus innofensif, simpliste, médiocre et essoufflé du cinéma d’horreur. En réalité, on retient le charme, le spectre, l'affiche et l'imagerie d'un slasher plutôt que son contenu réel. Une formule extrêmement fonctionnelle et une redondance schématique qui concentre des personnages génériques interchangeables, un boogeyman masqué ohé ohé, des meurtres esthétisés ou suggérés, et l'attente interminable du prochain cadavre à l'écran. Il y a évidemment des exceptions qui se comptent sur les doigts de la main telles que "Halloween", "Black Christmas", "Scream", "Haute Tension" ou "Triangle" dont la mise en scène et le traitement conceptuel ne sont plus à prouver. Mais lorsqu'on regarde une partie de la production récente, de "Thanksgiving" à "La Nuit des clowns" par exemple, on a souvent l’impression de revoir les mêmes codes sans véritable nécessité. Quand le slasher est classique, on ne ressent absolument rien. Jamais de tension viscérale, une frayeur minimisée, une structure recyclée, une absence totale d'implication émotionnelle... Voilà ce que caractérise le slasher dans sa globalité qui, pour être un minimum divertissant, doit proposer un boogeyman charismatique et crédible suffisamment présent à l'écran, un rapport de force nanardesque entre jeunes adultes incarnant l'adolescence naïve et écervelée, se transformer en thriller pour que sa figure whodunit ajoute un semblant de suspens (dont tout le monde se fiche en réalité), ou bien des meurtres suffisamment graphiques et esthétiques pour qu'on n'en retienne que quelques images (mais quelques meurtres sur 1h30, ça ne rend pas un film qualitatif).
Et Kraken alors ?? Ha bah lui, il a compris quelque chose d’essentiel : un genre n’a pas besoin d’être réinventé structurellement pour être renouvelé.
Parce que sur le papier, c’est un slasher extrêmement classique. Un groupe de jeunes banlieusards, un immense bâtiment, un tueur qui les traque. La recette classique, mais... tout ce qui entoure cette mécanique est novateur !
D’abord, il y a cette tour aux allures mythologique qui donne une aura de légende urbaine à l'environnement qui sera exploré comme un found-footage en premier lieu. Une sorte d'architecture cyclopéenne abandonnée et délabrée comme si l'ombre de Lovecraft hantait les couloirs insondables de cette forteresse noire. Cette vision de gigantisme fera cohabiter la mise en scène d'Alien, avec un monstre à peine visible qui traque ses proies dans un labyrinthe ténébreux. Et plus on avance dans le film, plus le monstre est humanisé, à tel point que notre affect s'identifie à ses motivations. Je sais que d'autres slashers le font, mais honnêtement, qui en a déjà eu à foutre des révélations sur les motivations des boogeymen ? À chaque fois, ça me rappelait les dénouements foireux et hasardeux des épisodes de Scooby doo. Mais dans Kraken, on est pris aux tripes, avec une origine story très simple mais déchirante par ses images macabres.
D'ailleurs, c'est ce qui va contrebalancer nos premières impressions. Car la première chose que l'on verra du boogeyman, c'est sa tenue de flic. Et là où le film aurait pu bêtement tomber dans la propagande anti-flic en raison de la tenue CRS du tueur s'en prenant à des jeunes de banlieue, les révélations permettent de nous impliquer émotionnellement avec le boogeyman afin d'annihiler tout à priori initial et nous prendre par surprise en transformant l'horreur politique en drame profondément humain. Combien de slashers parviennent à te prendre par surprise en te retournant viscéralement et émotionnellement ? Je n'en connais AUCUN.
On comprend alors que la tenue de CRS permet de transfigurer un imaginaire politique actuel aux mécanismes esthétiques du slasher. Et c'est une idée brillante. Car les armes, les enjeux, les motivations, les décors, l'esthétique, bref, toute l'imagerie iconographique est imprégnée pour que le contexte ne soit qu'un code stylistique. Avec un montage erratique qui superpose le son à la brutalité de l'image, le rythme peut parfois déconcerter, mais adopte une identité visuelle et sonore singulière propre à Kraken.
Et puis cette violence sèche, ces images gore, ce sadisme narquois, cet humour noirâtre... Le film a autant de caractère qu'un "La Horde" mais autant d'intensité qu'un "Vermines". Mention spéciale à un des gags du film qui a valu un fou rire général dans la salle de cinéma, je n'ai jamais autant contracté mes abdos devant un écran depuis la scène de Bill Murray dans "Bienvenue à Zombieland". Et son humour, Kraken le dose avec parcimonie sans jamais tomber dans la comédie horrifique.
C’est aussi ce qui me semble participer à cette nouvelle French Frayeur qu’on retrouve après "Vermines" : une horreur française qui assume enfin d’être populaire, gore, brutale et ludique, tout en puisant ses images dans des environnements et des contextes familiers.
Et c'est la où Kraken se hisse au sommet des slasher, car sa place n'est pas dans une rangée de séries B sympathiques que tu achetes dans une convention et que tu regardes un dimanche après-midi en détente la main au paquet, non. Il fait partie des films que tu prendras le temps de regarder avec attention, qui réussissent à t'immerger dans l'atmosphère lourde de leur décor en ruine, qui génèrent des sensations réelles et des émotions fortes tout en parvenant à te divertir par sa sauvagerie.
Les slashers initialement prévus pour l'adolescent teubé qui est en nous, sauvegardés par les quelques bisseux qui les portent dans leur coeurs sans être vraiment capables d'expliquer pourquoi, devenus les pires produits de consommation de l'horreur capitaliste jusqu'à ce que Blumhouse vienne prendre la relève, recyclés sans relâche avec des codes vite devenus des clichés stupidement pris au sérieux par le discours méta (et surtout médiocre) de "Scream" et sa foule d'universitaires pseudo-intellectuels, peinant à se renouveler avec une formule redondante incapable d'hérisser le moindre poil de fion, voient enfin une image nouvelle qui lui est redonnée après avoir sérieusement tourné en rond depuis des décennies.
Et si un film comme Kraken m'a permis de me réconcilier avec le slasher, c'est que par-delà sa formule classique de série B brutale, se cache une maturité d'exception que je rangerai aux côtés de "Haute Tension" dans la rangée cinématographique dédiée au drapeau français.