Nosferatu (2024)
Nosferatu (2024)
Allemagne, 1838. Thomas Hutter, clerc de notaire, part en mission vers les Carpates pour négocier avec un mystérieux comte Orlok. L’affaire vire rapidement à l’horreur quand la présence du vampire est une menace directe pour sa femme Ellen...
L'AVIS :
Refaire Nosferatu, c’est comme vouloir écrire un spin-off de la Bible en changeant juste le nom des personnages : tout le monde vous attend au tournant, et la moindre erreur devient un blasphème. Murnau, en 1922, avait imposé au monde une silhouette désormais ancrée dans notre inconscient collectif, comme une vieille ombre humide qui rôde. Herzog, en 1979, avait transformé cette ombre en mélancolie morbide avec un Klaus Kinski aussi tragique que possiblement dangereux, au propre comme au figuré. Eggers, lui, nous livre… un très bel album photo sur papier glacé.
Chaque plan est ici cadré comme un tableau à exposer dans une galerie minimaliste dépourvue de visiteurs. Cependant, les décors sont authentiques, les costumes fidèles aux standards de 1838. C’est le film d’un orfèvre qui polit tellement son objet qu’il en gomme la patine. L'atmosphère est aseptisée, clinique. Chez Murnau, l’horreur ne s'observe pas, elle se respire. Les imperfections visuelles sont des convulsions esthétiques. Chez Herzog, l’image se noie dans un rythme hypnotique, où Kinski erre comme un animal malade. Chez Eggers, tout est tenu, calibré, comme si l’on craignait qu’une ombre trop agressive vienne salir la symétrie parfaite du cadre.
Le paradoxe est tout de même cruel : tout ce qui, chez Eggers, prouve son savoir-faire (tournage au complexe Invalidovna ou encore au cimetière Olsany à Prague, pellicule 35 mm, lumière naturelle, et j'en passe) devient aussi ce qui ôte au film son danger. Les rues humides de Wisborg sont belles comme un décor de théâtre où l’on retirerait ses chaussures par crainte de salir le sol. La lumière naturelle, magnifique en soi, éclaire trop et chasse l’ombre qui, dans d’autres versions, est quasiment un personnage à part entière. Nosferatu, ça devrait être l'art de ce qu'on ne voit pas. Ici, on voit tout, et on se surprend à penser à sa prochaine lessive plutôt qu’à la prochaine morsure.
Le plus ironique, c’est que tous ces détails de production, dont les 5 000 rats au compteur, sont exactement ce qui aurait dû créer une atmosphère sale et organique. Mais le compte n'y est pas. La réalisation déploie un univers visuel véritablement fastueux, minutieux dans ses reconstitutions, baigné de cette fameuse lumière à la bougie et de décors gothiques sophistiqués. Mais derrière cette perfection de surface, le souffle dramatique se perd, et le spectateur, admirant sans être happé, finit par s’ennuyer, et parfois même, à se demander si le vampire ne s’est pas déjà endormi.
En parlant du vampire, Bill Skarsgård, méconnaissable sous un maquillage inspiré d’Ötzi (oui, la momie congelée), se glisse dans le rôle avec l’application d’un acteur qui a passé six heures par jour au maquillage, mais qui en fait beaucoup trop au niveau de la voix pour être pris au sérieux. Willem Dafoe, qui aurait pu injecter un peu de chaos à cette mécanique trop bien huilée, se plie lui aussi à la mise en scène comme un élève modèle en costume sombre. Lily-Rose Depp nous sert une interprétation très théâtrale, mais qui in fine s'intègre à l'environnement proposé par le film.
Le film est lent. Mais cette lenteur ne construit pas l’angoisse, elle creuse un ennui poli. L’atmosphère, trop contrôlée, accouche d'un film qui devient un exercice esthétique plutôt qu’une immersion sensorielle. Là où Murnau utilisait le silence comme une menace sourde, Eggers offre une contemplation glacée qui donne envie… de regarder les deux autres. On ressort en ayant vu un très bel objet plutôt qu’un Nosferatu qui hante. Et dans l’histoire de ce mythe, c’est presque le plus grand des crimes.